Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/1/d148233771/htdocs/anne/config/ecran_securite.php on line 283
Novembre 2016 - Anne Mounic
Anne Mounic

Novembre 2016

JPEG - 846.5 ko
Plus que lune

Je reproduis ci-dessous le fil de la présentation de mon travail qui me fut demandée le dimanche 9 octobre 2016.

Pourquoi lire, pourquoi écrire ? Pourquoi chercher à tisser un lien au monde, aux êtres ainsi qu’aux choses, qui surmonte le sentiment d’étrangeté que donne l’extériorité ? L’objet est toujours extérieur, mais, lorsqu’on écrit, on cherche à parler à quelqu’un. C’est cette activité de parole qui crée l’intime, ou le plus intérieur, l’intériorité des intériorités. En tant que lecteur, puisqu’on est d’abord lecteur, on se reconnaît dans l’œuvre des autres. C’est une première initiation. L’œuvre personnelle en permet une seconde et se confond avec la vie.

enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée

Sur le mur de la maison détruite demeure le
[papier peint,
comme demeure le poème, une fois le cœur
[démoli.
Vert, violet, de gros dessins jolis, ce papier fossile
a la fraîcheur des sentiments neufs,
comme le poème dévoile son cœur d’enfant, à
[l’épreuve du temps.

Sur le mur de la demeure en ruines, le papier
[peint s’expose,
à la façon du nourrisson, orphelin d’intention,
Œdipe, Moïse, Dionysos ou Persée, Gilgamesh…

tous ceux-ci qui, humblement, parmi les roseaux,
au creux des flots ou bien à flanc de coteau,
sur la roche escarpée se pénètrent déjà, tout
[petits, de l’âpreté du destin.

L’abandon est source de sagesse.

L’enfant mis à nu sur la paroi du cœur démoli
possède l’intuition d’une science qui nous
[dépasse –

notre au-delà, la pluie qui bat,
l’amarrage de l’instant clapotant
sur la revêche éternité sans joie,
l’immobile écran de nos tourments –

sans nous, le vide de notre désarroi.

Mais nous nous tenons pour tous parmi les
[roseaux,
au creux des flots ou bien à flanc de coteau,
enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée,
ressaisi, exposé, ce papier peint, le poème,
naguère, une chambre d’enfant,

l’abandon est source d’attention.

Exposés, nus, nous voici parfaitement aux aguets
parfaitement disposés à résister au destin,

en son âpreté.

Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. Nîmes : Lucie éditions, 2010, p. 16.

Grâce à l’œuvre littéraire ou artistique, on s’approprie le devenir jusqu’à le modeler dans son for intérieur et on se rend disponible à l’avenir. On vit dans l’ouvert.

se rit l’Ouvert

L’effritement du visible se confond avec la désagrégation du temps.
On en perçoit avec un peu d’attention chaque menu signe,
ténu.
Les infinies percées du germe d’avenir
sont sans doute plus difficiles à percevoir. Notre monde
sans cesse s’efforce de naître et se perd dans ses subtils
avènements.
L’inquiétude vit de ce qui meurt,
ébranlant toute forme d’assurance ou de possible prévision.
La liberté
s’égare dans l’incertain, mais s’allège
de quelques contraintes.
Voici venu le temps de la souplesse,
de la ruse et de l’effort.

Septembre clair –
le vent du Nord révèle la lumière, ne laissant
que quelques nuages hauts et blancs
sur l’azur pâle.
Dans la minutieuse variété des feuillages
se rit l’Ouvert.

récit, la réponse de l’avenir in Génie du silence que la danse jusqu’à l’amour, suivi de récit, la réponse de l’avenir. Chalifert : Atelier GuyAnne, 2016, p. 67.

Cette disponibilité consiste aussi en une attention particulière à l’instant.

Hier, au lac de Vic, tirant dans leur sillage
Toute la poussière du soleil, avançant
Le cou tendu, les oreilles souples, nuage
De croupes puissantes, se heurtant, s’effleurant,
Les moutons broutent les herbes folles, image
D’un autre âge, ou merveille d’un présent constant,
Que l’on dénomme archaïque pour son courage
Et sa patience ‒ nue permanence du temps
Sans fard à lui-même, hâtif, preste, volage
Et oublieux. Trois chiens, un loup gris et deux blancs,
Guident ou suivent le troupeau dans son voyage
Par les antiques marécages maintenant
Asséchés et échevelés. Et le berger
D’ombre en ombre sous son grand parapluie gris et
Son chapeau de paille rassemble en leur secret
Les bourdonnants silences de l’éternité.

Le bonheur engendre le jour ‒ arbre-vitrail, in Mais au jardin d’Eden on ne cesse d’entrer. Chalifert : Atelier GuyAnne, 2015, p. 75.

Le récit, avec la multiplicité de ses personnages, permet de se diversifier et d’explorer, à la troisième personne, des voies très différentes.

La réalité humaine, cette subjectivité avec laquelle nous embrassons le devenir afin de le modeler de nos œuvres variées, se capte et se communique indirectement, à l’oblique, et au fil du temps. La vie intérieure se meut comme une spirale. Sans cesse elle revient sur l’ombre, et jaillit la lumière. Il n’est rien d’arrêté, rien de définitif, aucun signe qui fasse de nous de plates habitudes, de simples réitérations. Chacun est unique ; nul n’est superflu. C’est une éclosion toujours recommencée, un peu plus avant, un peu plus loin. Le récit, comme la musique, place l’instant en excès par rapport à lui-même puisqu’il vise un jaillissement dans l’au-delà qu’il suscite. Les personnages surgissent. Il n’est que de les nommer pour qu’ils entrent de plain-pied dans la narration, Vlad et Magda, Teddy et Nadine, Mona, étudiante dépassée par les exigences universitaires, Caroline, qui, elle, tellement singulière à notre époque, se passionne pour la littérature, Hervé, Basile, et Constance, qui, se fiant opiniâtrement à son utopie, les rassemble tous à la fin. Elle n’oublie pas Cédric, qui pense que Teddy se trouve au chômage, car il est incompétent, et Marcel, qui rêve d’un pouvoir fort pour se débarrasser des problèmes et des vauriens. Je confie l’esquive du péril à la ferveur réparatrice de la parole. Et puis vient Benjamin, poète. Les individualités se croisent sans nécessairement se reconnaître. Certaines ne s’expriment que très brièvement, dans l’autobus ou à la faveur d’une conversation qu’il est intéressant de rapporter. Patricia, elle, ne sait plus très bien où elle en est.
Ces personnages mettent en scène le drame en le dépouillant afin d’en explorer les ressorts, ou de le tenter, au moins.

Plus que lune ‒ sur la lente échelle du rythme. Paris : Feuilles, 2016, p. 9.

Ce roman se développe selon trois temps musicaux, « Symphonie Pathétique », « Invitation à la valse » et « April in Paris », chacun de ces morceaux donnant le rythme particulier d’un moment narratif.

Constance dit pourtant que l’intelligence s’aiguise de ne pas se fermer au pathos. A poser sur l’émotion le masque de l’indifférence, on ne la réduit pas. Le déferlement muet de l’affect aveugle à son propre mouvement renforce la cruelle rigidité du mécanisme. La parole nous assure du lien, – en nous, entre nous –, d’où naît la liberté. Nous nous portons vers autrui sur l’axe horizontal de la rencontre ; nous nous éprouvions nous-mêmes sur l’axe vertical du rythme et de la voix. Nous vivons, entre notre histoire et l’instant, à la croisée des consciences.
Constance est inquiète, mais se saisit de l’urgence dans la joute de l’esprit avec l’inertie de la machine. Tel acte suscite telle conséquence, non prévue, qui en suscite une autre, encore plus menaçante. Il faut une âme alerte pour se garder de la paresse de ce qu’on nomme, vaincu, « nécessité », et qui se fait ainsi le masque d’intérêts que nul ne souhaite confesser.
La parole crée l’intime, dessine le royaume, la demeure – pas tout à fait ce monde-ci, il est vrai, mais sa véritable source. L’intériorité déborde la froide immuabilité des apparences. Elle murmure, gargouille, crépite sous l’inertie de la devanture et tous les efforts du définitif à immobiliser l’instant dans l’orbe du pouvoir.
La liberté s’abandonne au pathos qui la féconde et l’anime d’une changeante constellation de nuances. La plénitude remue dans la parole qui la suscite. Constance est inquiète et son inquiétude est double. Elle ouvre à la vie ; on ne peut lui échapper si l’on veut être pleinement. À un certain point, elle ferme à la vie et retient toute forme de plénitude. C’est une question de degré ; c’est une question d’époque.

Ibid., p. 29.

Et il existe aussi une intrigue principale, qui fournit un fil directeur d’un bout à l’autre, ainsi qu’une intrigue secondaire, de sorte que le récit ne puisse se clore et qu’il ouvre des seuils dans l’esprit du lecteur. Je commence par l’intrigue secondaire.

Elle rend visite à Patricia aujourd’hui. Son amie vit dans un grand appartement dans le dix-neuvième arrondissement de Paris.
- Oh, tu sais, lui disait Patricia la dernière fois qu’elle lui avait rendu visite, cette chatte ne connaît que moi dans la famille. Je me trouve toute la journée avec elle. Je vis dans son regard, et tu sais quelle est l’intensité d’un regard de chat, n’est-ce pas ?
Patricia avait arrêté de travailler à la naissance de son premier enfant, un garçon très turbulent. Elle en avait eu un second – une fille docile et câline. Patricia était depuis restée à la maison, ne regrettant rien, car son travail n’avait rien d’enthousiasmant. Elle avait interrompu ses études assez jeune, et son mari avait une bonne situation.
- À Quentin, le monde ; à moi, la maison, plaisantait-elle quelquefois en songeant au beau livre de Rabindranath Tagore, adapté au cinéma par Satyajit Ray.
Et généralement elle citait ce passage, au début du livre : « J’ai lu dans des livres qu’on nous appelle des oiseaux en cage. Je ne puis pas parler pour les autres ; mais, quant à moi, j’avais tant de choses dans ma cage qu’elle me paraissait plus grande que l’Univers. Du moins c’est ainsi que j’en jugeais alors. »
- J’aime la maison ; je ne me plains pas, poursuivait-elle. J’aime ce monde que je peux façonner, un peu comme une œuvre, vois-tu. Tant qu’ils habitaient avec nous, je vivais dans le regard des enfants. Bien sûr, c’est moi qui les rassurais, les protégeais, les guidais, mais en agissant ainsi, je me confortais moi-même dans mon être. Et, je te le jure, le temps a passé très vite. Je ne regrette rien, d’ailleurs, tu le sais.
Patricia était très calme. Lorsque Quentin rentrait le soir, fatigué de sa journée, et parfois contrarié, elle avait le don de dire les choses et de créer l’atmosphère qui l’apaisaient. Elle lui parlait des enfants, de leurs progrès, de leurs difficultés. Charles, à l’adolescence, s’était assagi. Il était devenu bon en maths et passionné d’orchidées. Il les cultivait à la cave avec un soin extrême. Jeanne, à l’âge de douze ans, avait traversé une période difficile. On aurait dit qu’elle avait du mal à sortir de l’enfance. Sa jeune adolescence lui faisait peur. Elle rechignait à l’avenir.
Un jour, une camarade de classe lui avait proposé un chaton. Jeanne, curieuse, heureuse, avait insisté. Patricia avait compris qu’il ne fallait pas refuser, et elle s’était elle-même attachée à l’animal – très vite. Il faut dire qu’elle s’en occupait toute la journée. Elle en prenait soin depuis des années. Jeanne, à l’âge de vingt-deux ans, vivait sa vie. Elle achevait ses études de droit et venait d’emménager avec son ami, Thomas. Oui, le temps passait vite. Dans les yeux de la chatte, il acquérait une unité, une forme de constance. L’animal transcendait en son regard vif les métamorphoses de la durée. Elle garantissait une forme de continuité. Nous naissons dans un regard autre et y persévérons dans notre être. Il mêle en nous sa transcendance à notre immanence. Nous sommes ce jeu réflexif qui dans le devenir échappe à la fatale morsure du labyrinthe. Nous puisons dans notre élan la vigueur de nous soustraire à l’enfermement, d’échapper à la clôture du cercle grâce à sa tangente – au risque de l’infini.
- Parfois, disait Patricia, le temps passe un peu moins vite dans la journée. À moins d’être vraiment maniaque, les tâches ménagères n’occupent pas toutes les heures que Dieu fait. Surviennent des moments... un peu vides.
Patricia incline la tête, mélancolique, puis se reprend aussitôt d’un geste vif, alerte.
- Alors, je caresse Minette. Je puise une nouvelle assurance dans ses yeux vifs, et je prends un livre. Je lis. J’ai beaucoup aimé ton dernier, ajoute-t-elle toujours, afin de ne pas parler que d’elle. Et puis, finalement, j’aime ces moments de calme au milieu de la journée. Je me blottis sur le canapé du salon. Je lis. Je rêve. Quelquefois Minette vient se pelotonner sur mes genoux. Je suis bien. Je ne regrette rien. Je n’attends rien. Une forme de nirvana, peut-être. Non ?
Constance est arrivée au cinquième et sonne à la porte. Elle attend. Elle patiente. On dirait que Patricia met plus longtemps à ouvrir que d’ordinaire. Constance n’en jurerait pas, toutefois. On ne peut jamais dire pour sûr. Il existait toujours le risque de plaquer sa propre inquiétude sur la figure d’autrui. En l’occurrence, cette propension analogique, cette inclination à trouver un rapport d’une existence à l’autre, pouvait se manifester, puisque Constance se trouvait encore sous le choc de son projet détourné.
La porte s’ouvre. Patricia, comme toujours, accueille son amie avec chaleur. Pourtant, Constance a senti dans ses gestes, son expression, une fissure d’ombre. L’impression, fugace, l’a traversée quasiment à son insu, sans parvenir à la moindre formulation, effleurant seulement la conscience de son naissant duvet. Puis elle s’est suspendue, comme en attente, dans l’esprit de l’écrivain, pour s’y éteindre, pure illusion, ou peut-être s’y éveiller (ah ! j’avais bien pressenti quelque chose en arrivant, à la voir...).

Ibid., p. 111.

Je ne vais pas raconter l’intrigue principale, mais seulement vous en donner une idée.

Vlad et Magda éprouvèrent quelques difficultés à surmonter le choc de l’émission, soudain interrompue tout net par le coup d’éclat d’Hervé, désormais interrogé par magistrats et policiers sur les intentions et l’organisation de ses chefs. Ils revirent Constance quelques jours plus tard, ainsi que Nadine et Teddy. Ils les admiraient tous deux, lui de résister avec tant de fermeté à l’épreuve, depuis tout ce temps ; elle, de son sang-froid et de son obstination face à l’adversité brutale.
- Je n’aurais rien pu faire sans tous les autres, répondit Nadine. Et surtout, ce fut un concours de circonstances. Nous l’avons échappé belle, nous tous. Par miracle, nous avons esquivé l’horreur. Il suffit d’un rien, dans un sens ou dans l’autre. Nous ne voulions pas une issue tragique, mais il ne suffit pas de ne pas vouloir, n’est-ce pas ?
- J’ai rencontré Marcel quelques jours plus tard, dit Teddy à Constance. Il est remonté. Encore plus que d’habitude. Il dit qu’il faut se débarrasser de tous ces vauriens venus d’on ne sait où et, à tout prix, restaurer l’autorité. Il clame qu’il y a trop de laisser-aller, qu’il faudrait « mener tout le monde à la baguette. Je ne veux voir qu’une tête ». Au nom de la liberté, déclare-t-il à qui veut l’entendre, on a perverti la grandeur du pays. C’est ce qu’il dit. Le grand défaut de Marcel, j’y songe maintenant après avoir reçu toute sa litanie comme une douche froide, c’est de sans cesse se comparer aux autres. Lui, il n’a rien ; eux, ils ont tout. Lui, il travaille dur ; eux, ils profitent de toutes les aides possibles. Lui, il aime son pays ; eux, ils crachent sur tout.
- Marcel, affirma Nadine, vit dans un monde d’aigreur, de rivalité et d’envie. Toutefois, curieusement, il n’envie que les petits ; il ne se compare qu’à ceux qui sont encore plus vulnérables que lui, comme s’il voulait les enfoncer un peu plus. C’est étrange, non, cette amertume vindicative ?
- Et, s’inquiéta Teddy, il existe des gens pour souffler sur les braises de cet enfer terrestre. Tout enfer est terrestre, d’ailleurs, comme l’est le paradis. Le Cauchemar préfère l’enfer ; c’est un truisme. Il existe des gens qui aiment la guerre au point de l’envenimer, de sorte à s’emparer du pouvoir pour justifier ensuite toute forme de violence, utile selon leur point de vue. Il suffit de trouver une légitimation éthique au déferlement de haine. C’est si facile.
Constance frémit.
- Toujours le même Cauchemar, remarque Vlad. Nous n’en sortirons donc jamais !
- La peur cherche sa revanche, avança Constance. C’est étrange comme chacun peu à peu entre dans son rôle, ou s’y voit assigné, alors que nous demeurons opaques les uns aux autres au cours de la vie telle qu’elle va.
- Et telle qu’elle déraille, ajouta Vlad. On peut aussi dire, bien sûr, afin de se rassurer, que la crise n’est pas totalement négative. Elle permet de revenir à la source, mais il faudrait que nous soit épargné le tragique. Il faudrait pouvoir compter sur notre capacité à parler, et à écouter.
[...]

Vlad approuve. Si Caroline avait assisté à cette conversation, elle se serait souvenue des paroles de son père sur cette force qui nous pousse à creuser notre vive et profonde, troublante, humanité dans le regard de la conscience et l’appel incessant du devenir. Cette énergie, sans cesse, du mouvement élude le dogme ainsi que les concrétions définitives de ce que l’on nomme sacré. On atteint là à un véritable humanisme de l’œuvre patiemment forgée. Comment pourrions-nous nous dispenser de cette utopie qui donne leur juste proportion aux tracasseries de l’immédiat ? Au lieu d’être menés, impuissants, dans le dédale des faits, nous dominons de notre pouvoir de vision ces aliénantes péripéties.
- C’est cela, l’au-delà, affirma Magda. Il se trouve ici-bas, et nulle part ailleurs. C’est une autre perspective que le face-à-face dans l’immédiat ; celui-ci, l’auteur à certains égards l’esquive afin de mettre en relief la relation telle qu’en elle-même.
- Ce que j’ai tenté de faire avec cette « émission », l’interrompt Constance, mais cet étonnant jeune homme nous a contraints de revenir à l’immédiat et au face-à-face tragique. Je ne sais ce qu’il s’est passé, si quelque chose en lui l’a retenu. Enfin, il s’en est fallu de peu. Il n’a pas réussi à nous ravaler au rang de cibles. Peut-être quelque chose dans notre regard l’a-t-il empêché de ne voir en nous que des objets. Qui sait ?
- Il est resté un peu de subjectivité, un peu de relation, dans notre « entrevue », suggère Magda.
- Nous avons sauvegardé l’intégrité de la personne et de l’œuvre, remarque Vlad.
- Il s’agit d’un effort constant, dit Teddy, vu ce que nous vivons chaque jour.
- Tu parles de ce lent cheminement de la parole qui nous permet d’accéder à la substance de notre existence ? s’enquiert Magda.
- Ce doit être ça, admet Teddy avec un sourire. Je n’ai pas assez réfléchi à ces questions, mais je me rends compte qu’elles ne sont pas abstraites. La pensée a une incidence sur la vie de tous les jours. Je l’ai éprouvé concrètement pendant ces années.
- Et l’auteur, crois-moi, dit Constance en le regardant, lance son œuvre comme une bouteille à la mer. Il la projette le plus loin possible au-delà de lui-même et de l’instant du retrait.
- Il faut tenir, affirme Nadine en posant sa main sur celle de Teddy.
- Je vous admire, tous les deux, confie Magda. Nous tenons tous à travers vous, mais ce n’est pas suffisant. Comment se fait-il que nous ne puissions retrouver l’équilibre de sorte que plus personne ne vive sous la menace permanente de ne plus pouvoir vivre décemment ?
- Basile te l’a expliqué, répond Vlad ; il faut une hiérarchie et que chacun demeure à sa place.
[...]

- L’œuvre alors ressemble à l’amour, remarque Magda, enthousiaste. Le mot, qui fait figure de révélation de l’attraction que ressentent deux êtres l’un pour l’autre, les sépare et les unit tout à la fois. Il faut cette séparation pour que jaillisse la conscience. De la même manière, l’œuvre, façonnée par un auteur, le sépare de lui-même et l’ancre dans une altérité à la fois personnelle et offerte, ou consentie, dans la lecture. Elle instaure, au beau milieu de nous, une demeure immatérielle dans laquelle nous nous reconnaissons comme êtres humains. Cette utopie ne nous désincarne pas ; bien au contraire, elle nous octroie notre plus haute réalité.
Teddy approuve. Il lui semble tenir ici cet au-delà qui emplit sa vie d’une substance palpable. Il n’est plus le numéro envoyé de guichet en guichet, et méprisé parce que blessé. Il prend sa source en lui-même, malgré tout. Cet enracinement dans le possible n’a rien d’égocentrique. Il porte au-delà.
- En somme, résume Vlad, ce que fait le romancier, l’amour le fait sans le dire.

Ibid., pp. 102-107.

Et pourquoi conclure ? Count Basie, dans April in Paris, nous invite à une sempiternelle reprise...

Chestnuts in Blossom

Ces sortes de lampions ornant soudain les marronniers au printemps, ces cônes ajourés, roses ou blancs, prennent toute leur importance à chaque fois que revient le mois d’avril, car ils ont été chantés. Ils ont acquis l’étoffe du récit. Ils ont cessé d’être insignifiants.
La mélodie flâne, suave, grave, langoureuse et fantaisiste, à travers les rues de Paris. Elle dit toute la certitude, amusée, souriante, d’un bonheur tendre emplissant l’air de ses accents finement maîtrisés, qui s’allongent, s’étirent, se suspendent –

one more time
Ibid., p. 153.

pour le cri qu’est l’arbre vert, si vert sur le gris de l’hiver

Quel est le sens de ce miracle de l’esprit qui se
[plaît
à animer les mots dormant dans l’attente d’une
[aube d’hiver
transie de givre et de gelée blanche ?

Entre la simple sensation d’être, le fourmillement
[d’impressions
à peine distinctes, mais chacune éprouvée dans
[l’autre
dimension du temps, intime, fluide, échappant
à toute maîtrise, et l’intuition naissante du souffle
qui s’articule entre les lèvres, perpétuelle
[naissance
d’une science en mouvement
dans l’autre dimension du temps,

moins infime, plus perceptible,
très liée toutefois, suffisamment fluide encore
[pour conserver
toute la souplesse de ses origines natives –

entre ces deux cadences, ces deux
[ mesures,

palpite une membrane ténue, sensitive muqueuse,
le toucher lui-même, qui stimule amoureusement
[la langue,
effleurement de la vision intérieure,
caméléon, disait Keats dans la nuit aveugle
du rossignol infiniment mélodieux ; toucher de
[celui
qui naît de la vie s’animant en lui,
sans pression de la volonté, sans viol,
au diurne de la conscience, de l’intimité nocturne,
mais en pur plaisir éthique de résister
à l’objet, car se fonde ici, en poésie,
en toute bonté, sans hauteur ni cruauté,
sans rigueur extrême, une morale de l’existence.

J’aperçois en passant, par la vitre du train,
une maison détruite, au toit ravagé par le feu,
poutres à tous vents, maison de cadet Roussel,
dans laquelle pousse un arbre vert.

Les signes ne s’animent
que de la force intérieure que leur donne
le mouvement des lèvres au toucher nocturne
qui est l’être en son essence –

cette fine membrane sensitive qui, de vibrer, fait entendre…

le sens profond,

le sens ténu,

de notre passage.

Tout est sombre ainsi que le naufrage dans cette maison à gueule ouverte
pour le cri qu’est l’arbre vert, si vert sur le gris de
[l’hiver
rehaussé de celui-ci, anthracite, du feu mourant
[encore,
du feu devenu cicatrice d’une vie fendue,
un jour brisée, puis lentement oubliée,
caduque, à part le vert fougueux
de l’arbre résistant qui surgit du passé vaincu.

Quel est le sens de ce miracle de l’esprit qui se
[plaît à animer
les signes dormant dans l’attente d’un regard et,
[plus encore,
d’une vibration à articuler dans l’indifférence
[d’une aube d’hiver
transie de givre et de gelée blanche –

d’une vibration, une seule,
reprise en résonance au passage,
de la fine muqueuse sensitive
un peu semblable à celle qui mène à l’orgasme,
l’orgasme ténu, éphémère, mais d’une magnitude
[essentielle
pour le sens profond
de notre être en l’instant,

au rythme de deux mesures,
l’une vibrant de l’autre et l’explorant en écho
selon la magie toujours nouvelle
du répons et des correspondances.

Un souffle en pensée passe les lèvres
[amoureusement entrouvertes,

et s’articule

en cercles concentriques depuis le cœur de vie que manifestent,

pour l’oreille intérieure, l’oreille attentive et joyeuse,

son sentiment et sa jouissance.

L’esprit, le miracle, naît de ce souffle-là.
Esprit, souffle, et miracle du souffle.

Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée, op. cit., p. 98.


nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page

Guy Braun | | Temporel.fr