Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/1/d148233771/htdocs/anne/config/ecran_securite.php on line 283
Décembre 2015 - Anne Mounic
Anne Mounic

Décembre 2015

Le Dit du corbeau

Présentation et lecture du jeudi 19 novembre 2015

Librairie l’Œil Ecoute

JPEG - 63.2 ko
Anne Mounic, Corbeau. Monotype, 2011.

Je remercie Guillaume d’Enfert de son accueil chaleureux et de son intérêt pour mon travail. Si je tente de rédiger ces quelques lignes en me souvenant de ce que j’ai expliqué ce jeudi 19 novembre, c’est grâce à lui, sur sa demande. Je remercie également tous ceux, toutes celles, qui sont venus m’écouter ce soir-là. J’ai senti une attention et, je crois, une émotion. Dans cette période sombre que nous vivons, la parole paraît fragile, voire dérisoire, à côté de ce mode d’action directe et sans appel des armes de guerre. C’est une raison supplémentaire de s’efforcer de parler avec précision et le plus de justesse possible.

*

Le Dit du corbeau se compose de quatre nouvelles, organisées comme l’avancée dans une demeure, celle que le récit compose. Nous parcourons tout d’abord des « couloirs » et aboutissons à un « seuil » en étant passés par le « puits », le « choix », puis l’« exquis ». J’avais à l’origine placé « La demeure et l’infini », le « seuil », au début, mais mon éditrice, Denise Laroutis, m’ayant suggéré de le placer au terme de l’ouvrage, j’acceptai, car chaque novella construit à sa manière cette demeure à laquelle le lecteur peut ainsi aboutir.
Au terme de « nouvelle », je préfère celui de novella, car il est plus exact pour qualifier ma démarche. La nouvelle désigne souvent une œuvre brève, resserrée autour d’un moment très restreint. La novella se construit autour d’un événement précis, « dont on n’a pas entendu parler, mais qui a eu lieu », disait Goethe. Il s’agit donc d’une dramatisation de ce qui aurait pu passer inaperçu. Le goût du récit naît pour moi, la plupart du temps, d’un détail perçu, faisant surgir une idée. La perspective générale s’ébauche comme un éclair, puis je prends quelques notes, rassemble des directions, décide de la structure, avant d’entrer dans la période très lente d’élaboration. Se révèle alors la raison pour laquelle le détail premier fut si marquant.
Chaque composition ouvre à la suivante. On travaille dans l’inachevé et pour l’inachèvement, afin de maintenir ouvert l’avenir, de toujours susciter le souffle. Les différentes pièces de la demeure intérieure ne se juxtaposent pas, mais suivent un cheminement dont l’horizon sans cesse se déplace, vers l’infini. Je fais souvent ce rêve d’une demeure qui s’étire vers l’inconnu ; elle n’est jamais fermée et peut sans cesse se déployer. Ce sentiment s’associe à la joie de bien respirer.
La demeure intérieure n’est pas spatiale, mais temporelle, et donc spirituelle. L’esprit (le premier sens du mot spiritus est « souffle ») s’approprie le devenir et le retourne ; il devient temps de l’œuvre, non pas achèvement, mais inachèvement, ou possibilité toujours renouvelée de commencer. Cette demeure ouvre un infini, comme le suggère le titre de ce « seuil » vers lequel conduit l’itinéraire proposé dans l’ouvrage.

« Nous ne butons pas ici contre les murs des demeures. Nous savons que chaque seuil esquisse ses passages afin que nous les franchissions, alertes, volontaires, intrépides. Notre existence n’est pas coupée en deux par le secret, mais avec ferveur le creuse. Notre existence, pourrions-nous même dire, prend plaisir au secret. Elle s’enrobe de mystère pour que se dérobe l’amertume – tout ce qui fait obstacle, désespérément, à la confiance.
Nous nous en remettons à notre puissance d’être, à cette énergie qui, sans cesse, en pure folie peut-être, nous pousse au-delà – notre épuisante capacité d’infini, le mordant de l’espérance. » [1]

La progression de cette demeure permet d’élaborer le singulier, c’est-à-dire l’endroit où nous nous retrouvons tous, non pas comme seuls « Je », premières personnes isolées, atomisées, mais dans un rapport de personnes – un Je, un Tu, et toutes ces troisièmes personnes qui composent le monde. Le singulier dépasse, à mon sens, la clôture individuelle, non pas qu’il soit « un autre », comme le constatait Rimbaud, mais il se compose, et tout particulièrement dans le récit. Cette audace cultive le souffle.

Je propose une promenade dans cette demeure, une progression de pièce en pièce. Nous aboutirons à l’événement qui a peut-être induit cette réflexion ou, en tout cas, lui donne son axe dans ce volume. Les citations seront moins longues dans cette synthèse que lors de ma lecture, le 19 novembre.

« Le Dit du corbeau : Couloirs »

J’ai écrit sur les poètes et écrivains de la Grande Guerre, dans un ouvrage critique intitulé Monde terrible où naître : La voix singulière face à l’Histoire (Paris : Champion, 2011), que j’ai dédié à la mémoire de mes grands-parents maternels, ma grand-mère, très présente durant mon enfance, et mon grand-père, que je n’ai pas connu, mais dont on m’a toujours parlé en me disant qu’il avait été grièvement blessé durant la Première Guerre mondiale et avait beaucoup souffert. L’expérience, malheureusement, n’est pas originale. Nous avons tous ce genre de souvenir, qui dépasse la clôture individuelle et constitue, si on lui donne voix, cette part du singulier qui rassemble les consciences dans l’œuvre. Cette novella s’est écrite comme répondant personnel de mon étude critique. En dépit du fait que j’aie beaucoup lu sur cette période tragique de notre histoire, je ne pouvais prétendre me transporter dans un esprit aux prises avec une expérience si particulière. La figure du corbeau s’est bien vite imposée comme voix narrative, transcendant à la fois l’altérité des consciences et celle du temps, et reliant ces instants non seulement à notre présent, mais encore au récit ancestral. Le corbeau est en effet un oiseau auquel s’attachent de nombreuses légendes. Il est figure oraculaire.

« De mon cri, j’ouvre l’air en peuplant le monde de son extase dans le vivant. Demain est notre perpétuelle extase, la tête de pont de la confiance et de la liberté, la brèche, sans cesse, dans le monde fini de l’immédiat. Sans cesse, nous nous projetons à la cime et à l’extrême bordure du temps. Le cheminement, toujours, vise l’au-delà. La limite est la mort ; l’au-delà fait partie intrinsèque de l’existence, non comme impossible imaginaire, mais comme réalité indispensable au déploiement de notre parfaite subjectivité. Le monde fini de l’objet nous tient lieu de sépulcre, si nous nous en contentons. Si nous le transcendons, c’est en parfaite subjectivité, et c’est là notre puissance – celle de la voix, du cri, demain, demain, vers les confins qui à plaisir se dérobent, toujours, toujours, incessamment. » [2]

Le corbeau pouvait se pencher sur la douleur inimaginable et la porter au singulier, nous la faire entendre.

« Il me fallait me recueillir suffisamment pour susciter, dans le chaos sonore des détonations, des sifflements d’obus, des cris, des déflagrations, des lamentations, une forme de silence, puis une écoute, extrêmement attentive – l’écoute de l’infinie reconnaissance, aux siècles des siècles. Et, en effet, ma science de la demeure me permit, au bout de quelques longues minutes, de pénétrer son esprit, qui pour moi dès lors se moira. Je vis l’eau s’agiter, comme sous l’effet, affleurant à la surface, d’une puissance respiration. Je perçus une sorte d’écho caverneux, puis une voix prit forme, aux intonations graves, mauves, tendres, émeraude, à la surface des ondes noires. La voix, palpitante, prit son essor, animant le lent courant indifférent du rythme tenace de son vol. Je vis, j’entendis la douleur de l’homme blessé, ici, aux profondeurs frémissantes de l’intime. Je perçus combien tout son être, toute son existence et l’ombre de sa demeure, s’était recomposé autour de l’empreinte physique du mal, de l’atteinte en sa chair, de la plaie ouverte. » [3]

L’intime, à mon sens, se crée dans le récit, qui manifeste et dramatise ce qui serait sinon voué au silence de notre fluide vie charnelle, continuité, dans l’ombre, de notre être. L’esprit du récit refuse d’acquiescer au tragique :

« Ce passé sanglant dont parle Renan, Dora se refuse à l’interpréter comme sacrifice nécessaire consenti sur l’autel du Progrès. Elle se méfie au plus haut point de cet œil tragique qui fait de l’autre un objet pour effacer en lui l’obstacle à ses propres fins, ou, plus abstraitement, pour effacer le mal en le tuant dans sa victime. C’est ainsi que s’objective une collectivité soumise à un pouvoir qui, en sa rhétorique, en sa violence, fait perdre à chacun son visage. » [4]

« L’origine : Puits »

Comme je l’explique dans l’ouvrage, l’idée de cette novella m’est venue lors d’un colloque organisé à Paris 3 sur le singulier. Ricarda Schneider, linguiste, enseignant dans le Département d’allemand, y a présenté le cas d’une enfant du placard, soustraite par ses parents à toute forme d’éducation, et donc incapable de parler. Je traduis dans l’ouvrage, en exergue, la présentation, que j’ai trouvée sur Internet, de ce cas. Il est bien évident que dans le langage se crée le singulier. Quel individu trouvons-nous en l’absence de parole ? C’est ce que j’ai tenté d’explorer en défiant logique et vraisemblance puisque, du fond de son silence inarticulé, je fais parler l’enfant, lui faisant dire Je. Ainsi débute la novella :

« JE NE PEUX PAS.

Je ne peux même pas savoir qu’il m’est impossible, absolument impossible, de prononcer ces mots.
Je suis une aporie. Par moi, rien ne passe. On ne passe pas par moi. En moi, les mille lèvres ne trouvent aucune résonance. Je suis un vide, une rupture, un sillon manquant au lien des mille voix – au jour d’aujourd’hui et aux siècles des siècles. Rien par moi ne se transmet ; rien à moi ne se transmet. Je n’ai pas de passé ; rien vers l’avenir ne m’attire. Je suis un passage à vide, un trou noir, une césure d’ombre et d’énergie. Tout l’élan de mon être demeure, demeurera, toujours demeura – inemployée. Je me borne à être – sans y persévérer. » [5]

Je tentai là de saisir en creux ce que parler veut dire. Le récit, au sens large d’œuvre modelant le temps et incluant poésie, art et narration, assure la continuité de la vie humaine. L’absence de parole le nie et nie du même coup notre humanité. Le processus est régressif ; on prend la Genèse à rebours. Voici la fin de cette régression vers le chaos originel :

« Depuis… depuis ce moment où Christophe Marelle a cru entendre ma plainte qui se glissait, au hasard, par la fente au ras du trottoir. [C’est l’esprit du récit qui parle ici à travers moi. Moi, j’ignore la distinction entre la terre et les eaux, et je ne distingue pas non plus les végétaux. Je mange, ou je ne mange pas. Tout se déroule dans l’extrême immédiat. Sur le devenir, je n’ai pas prise, et je ne compte pas les jours. Les eaux, à mes yeux, ne se séparent pas du ciel au-dessus. Ne le font pas ; ne l’ont jamais fait. Dans ma cave, j’ignorais même qu’il y eût un ciel, ainsi lié aux eaux d’en bas tout en s’en distinguant.
Comment pourrais-je nommer le jour et appeler la nuit ?
Je ne connais ni le divin ni le diurne.
Rien ne se manifeste pour moi à la lumière.

Je ne sais que dire.] » [6]

« L’adagio de Tomaso Albinoni : Choix »

A l’origine de cette novella se trouve une imbrication d’imprévus qui déployèrent leur résonance commune dans l’instant. J’écoutai un matin, dans la version de l’Orchestre de chambre de Toulouse, sous la direction de Louis Auriacombe, Xavier Darasse à l’orgue, l’adagio d’Albinoni, qui séduit par une lenteur très ample comme pour donner au temps sa substance. A un autre moment, j’allai faire les courses toute seule et la caissière du supermarché, enceinte, me fit l’effet d’une madone. Je mêlai ces deux impressions, raison pour laquelle les durées se croisent et s’imbriquent, sous la forme d’un journal, puis d’une sorte de livre d’heures. La nouvelle se place sous le signe de l’attente, puisque le personnage de Julia se prépare à la naissance de Tomaso. Il s’agit également pour elle de prendre une décision en ce qui concerne l’orientation de sa vie : continuer à travailler comme caissière dans ce supermarché ou reprendre ses études ?
Dans ce célèbre morceau d’Albinoni, qui plus est, les époques s’imbriquent, car il fut composé par un musicien romain né en 1910, Remo Giazotto, « à partir d’une basse continue et de quelques mesures composées par Tomaso Albinoni, musicien vénitien de la première moitié du dix-huitième siècle (1671-1750) » [7] . Qui plus est, l’adagio fut composé en 1945 « à partir de fragments retrouvés parmi les ruines de la bibliothèque de Dresde » [8] .

« En 1945, au sein du chaos matériel, mental et spirituel de l’Europe qui sortait, exsangue, rompue et martyre, de la guerre et du massacre, il s’agissait peut-être de faire ressurgir lentement la vie cassée, obstinée, honteuse, hagarde, aveugle, de l’horreur et des décombres. Ce sont ces choses qui vont sans dire, en tout cas, au moment où l’on agit, poussé par je ne sais quel élan qui force à continuer, comme si cet adagio se prenait pour un fleuve – un fleuve coule forcément très lentement ; il a tout le temps, puisqu’il nous paraît, toujours semblable à lui-même, transcender notre éphémère instant. » [9]

D’origine italienne, ce jeune couple, lui, Remo, musicien, et elle, encore indécise, trouve également dans la peinture du Caravage une expression, qui les touche immédiatement, de la vie charnelle peinte avec compassion et sensualité.

« Fallait-il passer son existence à fuir ?

Caravage donnait le mauvais exemple, bien évidemment, lui qui avait passé une bonne partie de son existence à éluder les poursuites, suite à cette rixe et au meurtre qu’il commit, à Rome. Mais il avait, en son art, bravé toute forme d’enfermement. Il nous lègue des individus de chair.
Comment entamer la substance d’un monde qui, tout d’abord, vous transcende absolument en sa patente extériorité ? On fait face, à vingt ans, à une terrible indifférence sans regard, comme si, d’une génération à l’autre, n’existait nul relais, nulle continuité – rien qu’obstacles et sanctions, bien loin de la fructueuse relation de disciple à maître. L’apprentissage n’est-il pas nécessaire pour accéder à soi ?
Par contre, quand il contemplait une œuvre du Caravage, Remo avait l’impression que Merisi lui parlait, à lui, directement, tissant de la sorte des liens rassurants entre l’être et le monde, l’être et le temps – de ces liens intérieurs, et indirects (malgré l’impression fort juste de Remo), qui, sans arrogance ni pose, puisant à la source, transcendent l’implacable déterminisme du pouvoir. C’est ainsi que, depuis l’enfance, Remo s’était forgé l’idée que l’œuvre offrait une expérience humaine accessible, où puiser le réconfort, de siècle en siècle, sans qu’aucune rupture ne s’impose – surtout pas. » [10]

« Chapeau de paille, dans la chapelle des Anges : L’exquis »

On passe du Caravage à Delacroix, qui peignit le célèbre tableau (à l’encaustique) de la Lutte de Jacob avec l’ange dans la Chapelle des Anges de l’Eglise Saint-Sulpice, au milieu du dix-neuvième siècle. Le peintre se plaint dans son Journal du manque de finesse et de sensibilité de certains amateurs de peinture : « ... tous les yeux ne sont pas propres à goûter les délicatesses de la peinture. Beaucoup ont l’œil faux ou inerte ; ils voient littéralement les objets, mais l’exquis, non. » [11]
Tous les ans, au printemps, en mai ou en juin, se tient sur la place Saint-Sulpice la Journée de l’Estampe, à laquelle nous participons en tant qu’atelier GuyAnne. J’ai imaginé là encore une imbrication des époques en donnant vie à ce lutteur ayant déposé son chapeau de paille et son vêtement rouge vif près du chemin en pente où il affronte l’ange. Le paysage est celui de Champrosay, dans l’Essonne, où Delacroix possédait une maison.

« – Je me promenais dans la forêt, non loin de Champrosay, ce petit village où le peintre avait établi sa demeure, quand l’ange, alors qu’il faisait encore nuit, vint soudain à ma rencontre, me confia, de sa voix aux mille résonances, la silhouette du souffle.
Je ne sais pourquoi ni comment, mais je ressentis à l’entendre une joie qui n’a d’égal que celle qu’offre si généreusement l’absolue gratuité, sans lendemain, du merveilleux. Je veux dire par là que l’instant, alors, à ce degré d’intensité, de compréhension, se suffit à lui-même. Il brûle d’une flamme à la rumeur d’ombre, s’élève, luit, mais ne connaît, à l’horizontale, aucun débordement, aucun excès, nulle complaisance.
– Je me rendais avec mes compagnons aux travaux des champs, l’été, poursuit l’homme de l’instant. L’ange m’arrêta, moi seul, et me dit de prendre le temps. Je marquai une pause sur mon chemin. Je vis luire le moment et sentis bientôt comme en moi, lentement, avec la lenteur qu’il faut à la main pour façonner un objet, peindre une figure, ou bien écrire, prenait corps palpable la suite des jours. Il me sembla, en ces longues minutes d’étreinte, saisir mon existence dans sa chair même. Je pris conscience tout à la fois de mon unité et de mon unicité. J’éprouvai ma puissance. Ma singularité se présenta comme un absolu. Je saisis, contemplant de face la nécessité et l’alpaguant, ma liberté.
Les jours, par la suite, ne s’écoulèrent plus jamais dans l’insignifiance ni même l’absence de squelette, ou d’ossature. Ma vie s’était saisie en sa miraculeuse splendeur jaillie du hasard et le transperçant. Elle s’en étoffait de ferveur. Le visage des autres pour moi dès lors s’éclaira. Je devins très loquace, disert ‒ bavard, diront certains.
– De tout le tableau, dis-tu, alors que, de retour d’une petite promenade entre les allées, tu aperçois dans notre cabane cette forte carrure, c’est vraiment votre chapeau de paille, posé sur le chemin avec l’étoffe rouge, les flèches, la lance et le carquois, que je préfère. Cela forme une sorte de nature morte qui, finalement, exprime mieux l’instant, à mes yeux, que la lourde peinture des chairs. Le chapeau de paille me fait penser à Van Gogh, ajoutes-tu.
– Qui ça ? questionne l’homme, intrigué.
Tu ressens l’anachronisme comme un pincement.
– Quel est ce nom ? insiste l’autre.
– Quel est le vôtre ? rétorques-tu.
– Pourquoi me le demander ?
Pourtant, quand tu contemples la scène dans la chapelle des Anges, tu éprouves la sensation de son immédiateté. Comment concilier la transparence du temps et sa densité ? Qui de nous n’est pas assez vieux pour répondre à toutes les questions ?
Nous percevons un frisson d’ailes.
– L’ange est bien trop charnel, dis-tu. » [12]

On reconnaît, sous-jacent, le récit contenu dans Genèse 32. Cette rencontre des époques fait partie pour moi de la stylisation propre au récit, qui rend compte ainsi des diverses strates de l’expérience. Notre esprit sans cesse se détache de l’immédiat. Il rompt l’enfermement dans la clôture, tragique, du moi. La demeure à partager permet à chacun de participer du souffle et de l’infini.

« La demeure et l’infini : Seuil »

C’est peut-être cette traversée du temps effectuée avec mon frère Vincent un jour où il me demanda que nous retournions ensemble à l’appartement que nous avions quitté, très jeunes tous deux, après la mort de notre grand-mère, qui donne son unité au cheminement que je viens de parcourir brièvement.

« L’appartement qui se tenait à l’instant derrière la porte à deux battants avait, j’en suis certaine, perdu nos ombres de jadis. Nous nous trouvions donc, à présent, au seuil de l’inconnu – oui, mais pas tout à fait tout de même, puisque nous étions capables de voir, derrière la clôture du temps, ce qui avait été (ce qui aurait été ?).
Le seuil prenait alors une tout autre allure, non pas énigmatique, mais simplement double, ou tout bonnement ambivalente. Pour nous, puisque nous venions ici chercher notre enfance, notre passé, ce seuil s’ouvrait sur un vide, sur un rien tout tissé d’ombre – plus d’appartement derrière les deux battants, un néant dans le devenir, un changement, un écran de brume grise. Nous ne nous trouvions plus désormais dans l’espace, mais au seuil d’une autre dimension et, si la quatrième est bien la durée qui nous assignait à cette reconnaissance de fuite, plaçant tout l’espace, au regard singulier, dans la perspective exacte de notre destin humain, alors, au seuil de l’abandon, saisissant la ligne qui nous menait à l’horizon cru, sans ménagements, sur le seuil du renoncement, au risque de la déréliction, nous franchissions le degré de la cinquième dimension, de tout ce que nous étions, de la puissance de notre présence à nous-mêmes, en nous, à l’infini du diaphane.
Nous opérions sur l’arête aiguë du temps, sur la lame acérée du devenir, une véritable conquête de nous-mêmes, dépossédés, dans la reprise, sur nos lèvres, pour nous le raconter l’un à l’autre et vous le dire – dans la reprise qu’esquissait ce seuil aveugle au cœur de notre regard intérieur, dans la demeure de l’invisible et du questionnement, que nous partageons ici, pour le meilleur et pour le pire. De l’écheveau à la pelote, puis au tricot – ce chandail qui nous tient chaud, à nous tous, alors que parfois, la nuit, au nu des songes, nous grelottons. » [13]

Les demeures que l’on perd deviennent dans le temps des demeures intérieures, véritables utopies, ou lieux de nulle part.

« Je fais souvent ce rêve qui, au fil des années, s’est métamorphosé, mais persiste en lui-même dans son principe, d’une demeure qui toujours mieux se déplie, se déploie, au cœur du songe. Ce dernier débute à l’entrée, puis chaque pièce se révèle, vaste, aérée, claire, et le devient plus encore. S’ouvre alors une infinité de couloirs qui ont tendance à s’élever. Et la demeure est souple, contenant dans son extension cette capacité d’infini qui est le propre de notre clarté intérieure quand elle prend son essor au cœur de la nuit, car c’est là notre désir le plus haut, le plus vif – cet essor, ce don.
Quand nous montons vers le grenier, ouvert et lumineux, comme une corolle qui s’épanouit, le plaisir s’accroît, la tranquillité également. La mansarde, et ses lucarnes aux paupières aériennes, nous guide dans l’intimité du ciel. Notre substance est l’azur – notre liberté, l’agilité de l’esprit de chair. » [14]

JPEG - 46.1 ko
Anne Mounic, Corbeau. Gouache, 2012.

Dans le récit, le temps se ressaisit et vit de sa vie propre, comme à la fin de cette nouvelle de Katherine Mansfield, intitulée « Feuille d’album » :

« Il dit presque en colère : ‘Excusez-moi, mademoiselle, vous avez fait tomber ceci.’
Et il lui tendit un œuf. » [15]

C’est à cette sorte de miracle qu’aspire l’esprit de la narration, que Thomas Mann a célébré avec tant de ferveur dans Les histoires de Jacob (1933).

« Derrière la porte, au cinquième étage de cet immeuble où se menait également une vie simultanée au moment présent – pas seulement notre songe d’une époque que la réalité récuse –, nous réincarnions, en les évoquant l’un avec l’autre, et pour vous par là même, les silhouettes abandonnées à l’Hadès, les figures repliées dans le questionnement, le Sheol, monde de l’invisible, de l’interrogation tenace, axiale, poignante.
Vincent, je crois bien que c’est ce voyage-là que tu m’avais demandé de faire avec toi ce jour-là. Nous leur avons donné vie, durant cette ascension qui était une sorte de descente, et ils nous ont confié notre propre avenir – jusqu’à la confusion avec le leur. » [16]

Notes

[1Anne Mounic, « La demeure et l’infini : Seuil », Le Dit du corbeau. Paris : Feuilles, 2014, p. 331.

[2Ibid., p. 15.

[3Ibid., pp. 25-26.

[4Ibid., p. 93.

[5Ibid., p. 109.

[6Ibid., p. 141.

[7Ibid., p. 196.

[8Ibid., p. 198.

[9Ibid., p. 199.

[10Ibid., p. 213.

[11Eugène Delacroix, Journal (1822-1863). Paris : Plon, 1996, p. 809.

[12Anne Mounic, Le Dit du corbeau, op. cit., pp. 321-322.

[13Ibid., p. 342.

[14Ibid., p. 334.

[15Katherine Mansfield, The Collected Stories. London : Penguin, 2001, p. 165.

[16Anne Mounic, Le Dit du corbeau, op. cit., p. 343.


nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page

Guy Braun | | Temporel.fr