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Juin 2015 - Anne Mounic
Anne Mounic

Juin 2015

A l’occasion de la Journée de l’Estampe, le lundi 15 juin 2015 de 12 à 22 heures, stand 622, je propose ci-dessous un extrait (du début) de la quatrième novella, « Chapeau de paille, dans la chapelle des Anges : L’exquis » du Dit du corbeau (Paris : Feuilles, octobre 2014).

Lecture de 16 heures 30 à 17 heures le lundi 15 juin lors de la Journée de l’Estampe.

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Anne Mounic, Corbeau. Gouache, 2012.

Je viens de tendre, en t’attendant, d’un bout à l’autre sur le tissu rose vif, de grandes étendues de nappe blanche, un peu gaufrée ‒ papier que l’on vend en longs rouleaux, pour les pique-niques. Bien que fruste (j’entends le cloc de l’agrafeuse résonnant sur la paroi de planches au moment où je presse sur le levier pour enfoncer l’agrafe), la cabane s’avère assez vaste, dans l’effort, et même par la suite, une fois que je suis redescendue de la chaise sur laquelle je juchais pour atteindre la cime, tout le tissu tendu, le résultat pleinement perçu.
Et l’on promène alors le regard alentour. On observe ce qui se trame, la façon dont la journée, sous les doigts des autres participants également, s’édifie. Cette année, il ne fait pas si beau que cela pour un mois de mai. Le jour se montre un peu gris, un peu frais. Tu es en train de garer l’auto au parking souterrain. Nous demeurerons ici jusque vers onze heures du soir. Nous disposons de deux longues tables et de quelques chaises. Pour le reste, nous avons tout apporté ‒ un en-cas, et puis, surtout, les gravures, les monotypes, encadrés (à fixer à l’aide de clous sur les parois de planche, revêtues de cette longue nappe blanche), ou bien rangés dans les cartons à dessin ; tes œuvres, les miennes, le travail de toute une vie.
A notre âge, nous pouvons dire cela. Chaque œuvre, en effet, met en jeu dans l’éclair de son jaillissement, la maturation de tout ce lent déroulement. C’est ainsi que le temps, subrepticement, se modèle, puisque tout compte et que l’œuvre de l’instant, si nous négligeons de lui donner forme au moment précis de sa venue, ne verra jamais le jour. Tout le reste, en outre ‒ tout l’avenir ‒, prendra un tour différent. Notre sens de l’aventure s’est subtilement ciselé, durant toutes ces années. Nous y croyons nous-mêmes désormais, puisque nous en palpons la substance en nos esprits, dans cet au-delà qu’énonce la parole ‒ paradis de l’amour sur nos lèvres, à cet endroit exactement où l’on voit les voix.

[...]

Place Saint-Sulpice, au mois de mai, lors de la Journée de l’Estampe, il nous fallut peu de temps pour monter notre éphémère exposition ‒ une journée, en effet, à peine, quelques heures... Nuit de l’Estampe l’année passée, puis l’instant fut avancé. Ce n’est pas plus mal. Le véritable travail de préparation a lieu chez nous, à l’atelier.
Un certain nombre de nos visiteurs, quelques-uns de nos voisins de cabane également, ignoraient tout bonnement où nous nous trouvions. Ils ne savaient pas, en effet, que dans cette haute église qui surplombe tout ce quartier plutôt tranquille, à deux pas des grilles du jardin du Luxembourg, depuis les années 1860, Jacob incessamment, dans la chapelle de droite en entrant, dite chapelle des Anges, ou des Saints-Anges, luttait avec l’inconnu, son alter ego, son ennemi, son frère. Nous nous trouvions donc très près du gué du Yabbok, sur le point de traverser le fleuve, de franchir la passe, comme nous le sommes toujours, lorsque chaque instant prend sa forme adéquate, et unique. L’œuvre des siècles transcende l’immédiat et nous lie dans cette continuité de la vague, qui ne cesse de déferler, semblable à elle-même, jamais la même. Et si la cage de l’égocentrisme, nous rivant à l’instant présent, nous prive de l’au-delà, la puissance fervente du devenir aiguise notre ouïe au tourment de la lame qui, à la cime, pétille d’allégresse et d’écume vive. « Homme libre, toujours tu chériras la mer... » Chaque minute propice devient ainsi un lieu de l’esprit. A quel moment peut-on dire que l’instant a décelé sa forme adéquate ?


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Guy Braun | | Temporel.fr