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Avril 2015 - Anne Mounic
Anne Mounic

Avril 2015

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Librairie Spicilège, Lagny-sur-Marne.

Ce fut un moment chaleureux de rencontre le samedi 21 mars 2015 dans l’après-midi que cette lecture et signature à la librairie Spicilège de Lagny-sur-Marne. Je propose aujourd’hui à la lecture un extrait du début de la première novella, qui donne son titre au recueil, « Le Dit du corbeau », et dont Michèle Duclos écrit, dans Europe, ce mois-ci : « Ce narrateur donc est un corbeau, ’intuition de l’intime’ qui, fidèle au programme résumé ci-dessus, se souvient d’avoir été blanc avant d’assumer sa noirceur brillante. Tout en revendiquant un rôle biblique indûment usurpé par une faible colombe, il se fait peu ou prou voyeur pour suivre la vie intérieure, dans leur quotidienneté, d’individus ordinaires victimes du scandale collectif entre tous que fut la Première Guerre mondiale. » [1]

*

Prenez le temps de l’écoute, qui transcende la distance – cet infini qui nous sépare et nous fait incessamment revivre notre crainte d’enfant et notre angoisse de maintenant ; de notre peur de l’abandon, jadis, à l’effroi de notre mort, plus tard (pas tout de suite), mais toujours là, au cœur de nous-mêmes, dans l’intervalle de notre épuisement – prenez le temps de l’écoute, qui transcende la distance et la magnifie, jusqu’à la splendeur. A défaut de pouvoir chasser la terreur, et ses raisons profondes, puisez ici le « courage à la nue vérité ».

Jusqu’à la splendeur.

La sagesse vire du blanc au noir quand elle renonce à l’ignorance de l’idéal, du concept vidé de vie, ou de la fatalité. C’est alors que s’affranchit la voix de tous ces obstacles encombrants, massifs, objectivants. Elle s’élève, chaude, rassérénante, puissante, au rythme bruissant de mon aile noire. Le visage de l’amour, en effet, au cœur de l’acte lui-même (que les yeux demeurent ouverts ou fermés), en sa chaude clarté de feu pénètre l’ombre des palais sous les eaux, s’y confondant avec la voix, qu’il module d’accents heureux, souvent, ou malheureux, quelquefois. C’est que l’amour est une épreuve aussi, dans les limites de l’individualité, mais son visage, pour cette raison même, au seuil de l’intériorité, unit dialectiquement les trois mondes – l’univers des choses et des paysages, le visage d’autrui et les corridors et perspectives ouvertes de l’être –, qui dès lors palpitent irrépressiblement, nouant à leur rythme d’humble certitude l’infini que tisse mon cri, cras, cras, demain, demain – ce que nous saisirons, ce qui nous éludera. Notre être est souple esquive, pareille à mon vol sur les caprices du vent. Je ressemble aussi, bien entendu, à un argonaute, laissant parfois l’aplustre entre les tourbillons tremblants de la nuée menaçante.
On médit de moi quand on me nomme impur. Qui a dit que Noé m’avait envoyé sur la terre inondée, mais que, comme messager, je m’étais très mal conduit, lui faisant défaut, ne revenant pas, tout cela pour me repaître de la chair putréfiée d’un cadavre à la surface des eaux ? Celui qui a dit cela me nomme impur, alors que la colombe, elle, blanche et immaculée, est revenue avec le rameau d’olivier, se bornant à constater que le fléau était passé. Mais on oublie que moi, auparavant, avant que l’oiseau de paix et de pureté trouve enfin la voie libre sur ces rivages délivrés du mal, j’étais allé, j’étais revenu, survolant dans tous les sens et sans repos la terre ensevelie, pour l’assécher. « Et il sortait sortait et il retournait jusqu’à ce que sèche l’eau / de sur la terre ». Je n’ai pas plaint ma peine, pas du tout ; je ne me suis pas épargné le moins du monde. La colombe, elle, sortit une première fois, puis, ne trouvant où se poser, revint, tout simplement. Noé, dès lors, l’a gardée dans l’arche, bien à l’abri ; il a attendu sept jours avant de l’envoyer de nouveau. Oui, la colombe est blanche et pure, mais moi, je ne me suis épargné aucun effort. Aucun. Je vous le répète : l’expérience est noire, et la sagesse qu’elle suscite chez ceux qui veulent bien la considérer, plus noire encore.
De mon inépuisable patience, je suis venu à bout du fléau, cent fois sur la genèse remettant mon ouvrage. C’est alors qu’entra en scène la colombe, éclatante, patente, brillante, et tout le monde a oublié mon obscur labeur de maïeuticien du devenir. Mais c’est moi, le premier, qui suis parti retrouver la terre pour l’inviter, patiemment, à demain. Et je n’ai pas ménagé ma peine, ma peine noire d’encre et de crainte, mais l’histoire ne retient que la brève allégorie, nette et blanche, simple, trop simple – le visage, sans la demeure, l’éclat de l’image, l’incertain de l’apparence, vite saisie.
La colombe et moi concentrons tous deux, en notre évident contraste, toutes les couleurs de l’alliance, les teintes du prisme, les infinies nuances de l’arc qui lie l’humide à la lumière, la chair et son rayonnement – elle les réunit pour l’œil, dans la synthèse optique des sept couleurs ; moi, je les assemble pour la main qui les lie dans la pâte de l’expérience. Je suis noir, comme le puits de l’épreuve, comme la sagesse qu’il distille dans l’écoute que l’existence inspire. Elle, la colombe, s’envole et prend forme à partir d’un reflet de clarté à la surface de l’œil du puits. D’un coup d’aile, elle devient oiseau, de moirure en plume, dans un bruissant rayon frissonnant du soleil ardent. Seules les métamorphoses rendent compte de l’être. La fragmentation de l’Idée, et de son allégorie, le crucifie.

Jamais je n’ai plaint ma peine, ma sourde peine qui nous éclaire.

Anne Mounic, Le Dit du corbeau. Paris : Feuilles, 2014, pp. 20-22.

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Librairie Spicilège, mars 2015

Notes

[1Michèle Duclos, in Europe, n° 1032, avril 2015, p. 352.


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