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Février 2015 - Anne Mounic
Anne Mounic

Février 2015

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Anne Mounic. Rat. Gouache, 32,5 x 25 cm, 2012.

En ce mois de février, puisque Jean Lacoste, dans son article de la Nouvelle Quinzaine littéraire (n° 1121, 1-15 février 2015), associe mon corbeau, « témoin muet des désastres de l’histoire », « spectateur compatissant de la folie des hommes » et « messager aussi d’une forme de sagesse » au rat d’Isaac Rosenberg, je rappelle ici (dans ma traduction) ce poème très célèbre en l’associant à un extrait de cette novella qui donne son titre au recueil, Le Dit du corbeau, paru en octobre 2014 aux éditions Feuilles (http://www.feuilles-editions.com/index.php/fictions).

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Au point du jour dans les tranchées

L’ombre s’émiette à disparaître.
Voici, comme toujours, la routine du temps des Druides.
De vivant ne demeure qu’une créature qui, d’un bond, évite ma main,
Curieux rat sardonique,
Au moment où je cueille sur le parapet le coquelicot
Pour l’installer sur mon oreille.
Drôle de rat, ils te fusilleraient s’ils connaissaient
Tes sympathies cosmopolites.
Maintenant que tu as touché cette main anglaise
De même tu toucheras une main allemande
Sans tarder, nul doute, qu’il te plaise seulement
De traverser cette pelouse endormie qui nous sépare.
On dirait, curieuse créature, que tu ris quand tu passes
Ces yeux vifs, ces membres superbes, ces arrogants athlètes,
Qui face à la vie n’ont pas ta chance
Inféodés qu’ils sont aux caprices du meurtre,
Vautrés dans les entrailles de la terre,
Dans les champs saccagés, en France.
Que vois-tu dans nos yeux
Quand fer et flamme en hurlant
Déchirent les cieux tranquilles ?
Quel frémissement… quel cœur saisi d’horreur ?
Les coquelicots qui prennent racine dans les veines de l’homme
Tombent, goutte à goutte et sans trêve,
Mais le mien, sur mon oreille, ne craint rien…
Tout juste un peu blême, de poussière.

Isaac Rosenberg

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Des victimes, on oublie la mort. On dit alors, par simple souci de tranquillité, que la vie renaît de ses cendres – la vie de la collectivité, affranchie de l’épiphanie de chaque visage, émancipée du murmure de chaque demeure – une transcendance absolue, de rigueur sans chair, ni tendresse aucune. La continuité de l’être s’éprouve au singulier de chaque âme en son obscur cheminement par les vicissitudes que connaît sans cesse l’allégresse d’exister. L’individu seul existe réellement ; le reste n’est qu’étourdissement, pusillanimité, effroi devant la nudité de vivre.
En caressant l’air de mes ailes vives, en effleurant chaque visage de mes plumes aux palpitations de sang dans vos veines, en me penchant, demain, demain, sur le vertige de chaque demeure, j’ai bien écouté la douleur pour qu’un jour enfin vous sachiez vivre heureux. Le bonheur est bien plus ardu que le malheur ; vous confondez trop souvent satisfaction et ennui. Dans vos fuites en avant, vous jouissez de chaque possible complication – source d’infini bavardage. Je n’ai pas écouté si attentivement votre peine pour m’en repaître et nous faire peur, afin de procéder ainsi finalement à une catharsis qui permette, dans la distance du regard, scellant l’altérité comme implacablement étrangère, de recommencer. C’est cette terrible dualité tragique qui hache la durée en son cycle d’oubli et d’éternel retour. Il n’est qu’au sein de la demeure, dans le moelleux de ses profondeurs, au sein de l’intériorité constamment relayée par tout un chacun, que se noue la continuité de la véritable histoire humaine en sa longue, et pathétique, épopée. Le pathos dit d’une même voix le vif effroi, la grande joie.
Je me souviens de cet homme vaincu, jadis, terrassé, affalé dans la boue glaiseuse, recroquevillé dans le trou. Je le vis, vautré parmi d’autres, en ce paysage d’apocalypse (un trou d’obus, je veux dire) – arbres mutilés, arrachés, alignements de barbelés, terre bouleversée, touffes d’herbes projetées à l’oblique, piquant du nez, comme naufragées, et l’homme lui-même, en suspens sur l’instant, son vêtement de soldat, maculé de taches, se fondant à la glèbe, son visage meurtri s’enfonçant, lentement, dans l’anonymat du chaos.
Ils ont nommé cet abandon glacé le sein de la terre mère, histoire de se faire une raison. Il fallait assurer la continuité de l’esprit.

Anne Mounic, Le Dit du corbeau. Paris : Feuilles, 2014, pp. 24-25.

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Anne Mounic, Corbeau. Gouache, 32,5 x 25 cm, 2012.


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