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Avril 2014 - Anne Mounic
Anne Mounic

Avril 2014

Dans un essai consacré, en 1930, à un ouvrage paru la même année sous la direction d’Ernst Jünger, Guerre et Guerriers [1], Walter Benjamin oppose au goût de la mort les valeurs de la vie, se demandant : « Et que savez-vous de la paix ? Vous êtes-vous jamais heurtés à la paix – dans un enfant, un arbre, un animal – comme vous vous êtes heurtés sur le champ de bataille à un avant-poste ennemi ? » Cette nouvelle, publiée en 2000 dans Mélanie et les rhododendrons, me revient à l’esprit dans cette perspective. L’occasion est véridique. Nous nous sommes vraiment trouvés surpris comme je le conte ci-dessous. Bong, l’éléphant existe bien.

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Anne Mounic, Appel. Monotype, 2011.

Bong, l’éléphant

- Je suis peintre, nous dit-il d’emblée, alors que nous dînions ensemble chez une amie commune, avant d’aller au concert.
Nous devions passer le reste de la soirée au New Morning à écouter des rythmes latino-américains. C’était pour moi une curiosité puisque je n’étais jamais allée au New Morning et que je connaissais à peine la salsa. J’avais dû en entendre à la radio, comme ça, de loin, sans vraiment m’attarder. C’est ainsi que le monde nous passe aux oreilles, en grésillant.
- J’ai fait une folie, avoua bien vite le peintre.
II avait l’air très gentil, l’air sensible, mais plutôt pince-sans-rire ; nous ne le connaissions pas du tout. C’était la première fois que nous le voyions, mais la conversation s’était nouée tout naturellement, au fil de l’humanité, pourrait-on dire. Nul n’est étranger. Pourquoi se fuir ? Tous fragments d’une réalité sans discontinuité Ces rencontres fortuites incitent à y croire, au moins. Pourquoi ne pas y croire ?

- J’ai acheté un éléphant, confessa-t-il ce soir-là.
Nous dressâmes les oreilles, comme deux chats surpris.
- Pour les enfants, expliqua-t-il.
Nous hochâmes la tête, comme pour faire semblant de comprendre ce qui venait de nous être dit. Qui aimerait prendre l’air idiot ? Notre hôte, à ce moment-là, revint de la cuisine, tenant dans les mains une petite marmite ovale, dans laquelle se trouvait le curry dont elle nous avait tant parlé depuis trois jours. Elle nous servit tous trois avant de se servir elle-même, nous invitant à prendre des légumes, bananes des tropiques frites, comme des pommes de terre. J’allai à la cuisine chercher des couverts.

- Il y a à Angkor Vat, reprit le peintre après avoir mangé, un très haut portail, sorte d’entrée monumentale que les princes jadis empruntaient, montés sur leur éléphant. Quand j’ai vu cela, j’ai réfléchi et je me suis dit que quelques-uns de nos enfants pourraient bien devenir conducteurs d’éléphants.
Nous approuvâmes chaleureusement, à la fois cette idée originale, et le curry, bien pimenté.
- Depuis qu’ils ont l’éléphant, raconta-t-il, ils le lavent, ils s’occupent de lui. Ils sont toujours à lui tourner autour, comme irrésistiblement attirés. C’est un vrai plaisir de les voir.
- Comment un éléphant communique-t-il ? demandai-je, curieuse, irrésistiblement. Comment exprime-t-il son contentement, ou sa désapprobation ?
- S’il n’est pas content de son cavalier, par exemple, il va frôler les arbres, passer sous les branches les plus basses afin que le gêneur finisse par tomber. En fait, les éléphants adorent jouer. Ils apprécient particulièrement de te faire rebondir au loin d’un simple coup de tête. Alors ils sont très contents et le manifestent en dansant d’un pied sur l’autre. Toi, ils peuvent te tuer. C’est pour cela qu’il ne faut jamais tourner le dos à, un éléphant.

J’imaginai sans effort le brave pachyderme trépignant de joie tandis qu’à l’autre bout, l’être humain mauvais joueur parvenait difficilement à se remettre de sa chute.
- Les enfants sont contents, reprit le peintre. Le projet les enthousiasme. D’ailleurs, l’éléphant, lui aussi, va beaucoup mieux. Il faut dire qu’il était utilisé pendant la guerre pour transporter les mortiers, sous la direction des femmes. Il était très affaibli quand je l’ai amené à l’orphelinat, mais, depuis, il rayonne de santé. Il fait la joie des petits.
Nous n’eûmes aucune peine à imaginer le bonheur de cette relation. Et puis, pour tant de souffrance, il fallait bien un si gros animal.
- Malheureusement, les autorités ont permis que soit cantonnée dans la ville une section de Khmers rouges ralliés au régime en place. Les alliances sont complexes et n’échappent pas à la corruption. Enfin, les enfants ne sont pas idiots. Ils ont bien compris que c’est à cause de ceux qu’ils voient défiler chaque jour sous leurs yeux qu’ils sont là où ils sont. Tous plus ou moins handicapés et seuls au monde, si ce n’était cette fondation, pour laquelle je travaille.
- Et comment l’éléphant s’appelle-t-il ? demandai-je,
- Je dois dire qu’il a un problème. Oh, il va beaucoup mieux, c’est sûr, et cela ne le gêne pas vraiment, mais je me suis aperçu qu’il avait un souffle au cœur. Quand tu l’écoutes, comme ça, tout contre lui. le cœur bat normalement, puis, tout à coup, ça fait Bong ! Nous l’avons appelé Bong.
Nous sourîmes tous deux.
- Bong, l’éléphant qui avait un souffle au cœur, dis-je.
Nous fîmes silence, quelques instants, imaginant 1à-bas les orphelins mutilés passer comme l’histoire sous la porte monumentale de ce site qui toujours nous avait fait rêver.
- Et ta peinture ? repris-je. Que peins-tu ?
- Des silhouettes sur de grandes toiles, répondit le peintre. D’immenses silhouettes aux contours humains.

Originellement paru dans : Mélanie et les rhododendrons. Charlieu : La Bartavelle, 200, pp. 11-14.

Notes

[1Walter Benjamin, « Théories du fascisme allemand », Œuvres II. Traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, Pierre Rusch et Rainer Rochlitz. Paris : Gallimard Folio, 2002, pp. 198-215.


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