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Juillet 2013 - Anne Mounic
Anne Mounic

Juillet 2013

Dans la revue Bleu d’encre (Dinant, Belgique), dirigée par Claude Donnay, est paru en juin 2013, sous le titre, « De la radicalité nocturne de l’Ouvert », cet entretien de décembre 2012 avec Gérard Paris, dont je propose un extrait dans mon billet de Juillet 2013. Il était accompagné de poèmes ; j’en retiens un ici.
Par ailleurs, la revue publie des poètes de tous horizons, non seulement de France et de Belgique, mais aussi d’Algérie, du Québec, du Liban et de Libye.

Bleu d’encre. Revue littéraire en Haute-Meuse, n° 29, Eté 2013.
Claude Donnay
rue d’Anseremme, 43
5500 Dinant (belgique)
c_donnay@live.be

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Anne Mounic, De la fenêtre. Gouache, 2012.

[...]
L’esprit du récit, ‒ qui tient d’une certaine audace existentielle et surgit de ce qui est possible maintenant, (contrairement à ce que dit à « l’homme de la campagne » le « gardien » dans la nouvelle de Kafka, « Devant la loi » (La métamorphose, 1915) : « C’est possible, mais pas maintenant. ») ‒ ne prétend à aucune vérité, à aucune coïncidence avec l’objet, puisqu’il rend compte de la réalité intersubjective dans laquelle nous vivons. Et il demeure ouvert, comme le suggérait Rilke, lorsqu’il débutait sa Huitième élégie de Duino par ces mots : « A pleins regards la créature / voit dans l’Ouvert ». L’œuvre sans cesse renoue avec l’Ouvert. C’est sans doute ce qui fonde l’unité de cette diversité, que je nomme, après Imre Kertész, « esprit du récit », « esprit de la narration », qui accueille poèmes, récits, romans, essais, traductions, mais aussi œuvres artistiques. Je consacre d’ailleurs dans mon livre un chapitre à Henry Moore.
Cette plénitude dont je parlais plus haut tient de la bonne correspondance de la diversité et de l’unité. Et ceci ne peut s’accomplir que dans la continuité d’une pensée. Il est en effet relativement facile, en se concentrant un peu sur l’instant, d’écrire un poème dans l’immédiateté d’une émotion ou d’un moment. Il me paraît plus ardu, car cela demande une attention soutenue, au fil des années, à autre que soi, d’élaborer une pensée poétique, non pas un système, bien entendu, mais une réflexion existentielle qui dépasse l’exiguïté de l’immédiat pour inscrire l’instant du poème dans une plus vaste perspective. Cette pensée se tisse par-delà le seul souci égocentrique. Les limites du moi identitaire, du Même, en sont transcendées. La lecture des œuvres qui édifient cette longue narration humaine invite peu à peu à tisser une pensée du singulier, véritable pensée poétique, me semble-t-il.
La pensée philosophique se contente souvent d’un abord général des questions existentielles, considérant le langage comme l’instrument du sens. Pour un poète, par contre, la parole est chair de l’existence, manifestation de cette éclosion au jour de notre nuit utopique, de ce fluide frémissement de vie à l’obscur de notre être, dont nous possédons tous l’intuition, pour peu que nous nous y intéressions, et dont la voix convertit le silence en langue. Kierkegaard a affirmé que l’intériorité ne peut se communiquer qu’indirectement. Lui-même, avec ses pseudonymes et en s’attachant à des figures, bibliques principalement, a dramatisé sa propre condition existentielle et affirmé la légitimité du singulier ‒ qui n’est pas l’individu enfermé dans le Même, mais l’être ressourcé sans cesse à l’altérité du devenir, au souffle de l’origine. Robert Misrahi a très bien mis en relief ce mouvement dans Construction d’un château. Il y montre que ce que les poètes nomment justement « origine » provient d’un retour sur soi qui s’ouvre sur l’infini ; il écrit : « Ecrire est, me semble-t-il, cette évanescence de la scission de soi qui ne commence qu’en recommençant. Là est l’origine, là est donc le sujet. »
Une pensée du singulier se compose, selon ce que j’entrevois, du retrait (pareil au tzimtzoum des Cabalistes), de la reconnaissance et de la réciprocité, donc de la liberté. Et se vit comme un perpétuel élan, un constant inachèvement. Le poème est une conscience ouverte, non un « moi, je ». Le lien entre continuité du récit, surgissement du poème et attention aux « mille sentinelles », comme les nomme Baudelaire, me paraît essentiel pour que l’œuvre soit ce qu’elle doit être, à savoir une expérience du singulier (opposé à l’universel et à ses systèmes, souvent meurtriers), et non une confession triviale de l’ego solipsiste. Le singulier invite à accueillir le multiple en esquissant une unité existentielle composite. On peut penser à Hopkins et à Duns Scot, ce philosophe médiéval qui affirmait que la Création provenait d’une décision libre, ‒ non de la nécessité, mais de l’amour. Le poème, oserai-je dire, reprend la balle au bond. Il commence en recommençant, non pas sur le mode de l’éternel retour, mais selon une spirale, qui revient sur elle-même et se projette un peu plus loin, parce qu’elle rythme, selon une dialectique existentielle, le Même et l’Autre. Le jeu des correspondances est un jeu d’intersubjectivité. Au monde du Je/Cela, les individus se trouvent, les uns par rapport aux autres, en un état de rivalité égocentrique, de bagarre et de bataille pour s’imposer, ce que Rimbaud détestait. En cette nuit utopique dont je parlais plus haut, chacun peut se détendre et respirer. Là est le poème, me semble-t-il, et l’œuvre entière, cette complicité du devenir humain. En ce qui est par essence générosité (« Vous donnez. ») se creuse la radicalité de l’être ‒ cette inaliénable intégrité au cœur du vivant, ce « soleil noir », comme l’ont appelé les Romantiques. Le poème, en somme, creuse la radicalité de l’Ouvert, et l’incarne.
[...]

la particularité d’un regard et la dédicace d’une voix

On passe de la voix au regard, de la voix qui parle à tous
et à quelqu’un d’autre, au regard qui vous scrute,
que vous scrutez, car les domaines dont il offre le seuil
vous sont inconnus. Alors vous retrouvez
la voix, qui continue de parler à tous,
mais vous parle aussi à vous, à votre œuvre plutôt,
avec une indifférence qui pourrait se nommer « pudeur »,
ou tenir d’une réserve semblable à la vôtre
puisque vos domaines de l’instant et de l’expérience
lui sont inconnus.
Face à face, deux regards
explorent le même domaine, à la fois partagé en son ébauche
et distinct en son expérience. Saisissant
la particularité d’un regard et la dédicace d’une voix,
vous modelez la singularité de l’instant.
La saveur de la vie est à ce prix.
La saveur élude la bataille.

8 mars - 2 septembre - 9 octobre 2012.


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