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Février 2013 - Anne Mounic
Anne Mounic

Février 2013

Aux profondeurs nocturnes de l’être, les cinq sens

Anne Mounic, La petite porte au fond du jardin. Gouache, 2013.

Lors du colloque sur les cinq sens organisé à l’automne 2012 à Bordeaux par Géraldine Puccini-Delbey, la lecture de l’œuvre de Danilo Kiš m’a été conseillée et je remercie vivement Timea Gyimesi pour cette recommandation très avisée. Je connaissais le nom de cet écrivain, qui fut professeur de littérature comparée à l’Université de Lille, mais je n’avais jamais rien lu de lui. Jardin, cendre [1] fut publié en serbo-croate en 1965, puis traduit en 1971. L’auteur y rassemble ses souvenirs d’une enfance bousculée par la guerre et partagée entre Serbie et Hongrie puisqu’il naquit en 1935 à Subotica, ville serbe frontalière de la Hongrie.

Le mode narratif, pour rendre compte de la perception mal informée de l’enfant, demeure allusif dans la première partie de l’ouvrage, mais les notations concernant la chair de la perception et des choses sont extrêmement précises du point de vue sensitif. Le souvenir, loin de se dématérialiser dans l’esprit puisqu’il n’est plus ni visible ni immédiat, s’incarne en une évocation qui laisse une large place à la dimension synesthésique de l’épopée humaine ainsi qu’à sa qualité nocturne.

Et sans ouvrir les yeux, je savais, au tintement cristallin des petites cuillères dans les verres, que ma mère avait pour un instant posé le plateau et qu’elle allait résolument vers la fenêtre, pour tirer l’épais rideau. Alors la chambre était inondée par la lumière brillante du matin et je fermais les yeux très fort, jusqu’à ce que la lumière devienne jaune, bleue, puis rouge. Ma mère apportait sur son plateau, dans un pot de miel, dans un flacon d’huile de foie de morue, les couleurs ambrées des jours ensoleillés, des substances concentrées, pleines d’odeurs enivrantes. Ces petits pots et ces verres n’étaient que des échantillons, des spécimens de ces pays nouveaux auxquels accostait le matin la folle péniche de nos jours. [2]

On notera dans cet extrait le caractère dynamique de l’évocation, les images étant prises dans le mouvement de l’existence du fait qu’elles s’éveillent selon la perception subjective, de l’ouïe en passant par la lumière et les couleurs jusqu’aux « odeurs enivrantes ». Cette perception évoque l’instant en son devenir et ses éléments originels ‒ la lumière, première chose créée, selon la Genèse ; non pas des objets, mais des teintes, les trois primaires tout d’abord, « jaune, bleue, puis rouge », et, ensuite, « les couleurs ambrées des jours ensoleillées », si bien que la matière de l’existence apparaît d’emblée en son rayonnement et acquiert une sorte de plénitude énergétique : « des substances concentrées ». Le monde ne s’offre pas au narrateur et au lecteur comme un bric-à-brac d’objets distincts ‒ une liste de choses utiles ‒, mais comme un enchantement, le possible d’un commencement, d’autant qu’en ce passage du jour à la nuit, l’extériorité passe par le filtre de l’intériorité, des profondeurs nocturnes de l’être (« sans ouvrir les yeux », « je fermais les yeux très forts »). C’est pourquoi les choses apparaissent selon leurs qualités élémentaires, comme une nouvelle épiphanie du jour, la merveille d’un recommencement : « ces pays nouveaux auxquels accostait le matin la folle péniche de nos jours ». Correspondent à ce vaisseau épique tendant, comme chez Baudelaire, vers l’infini, les « grands navires de sommeil » qui « voguent sur le Styx ténébreux » [3]. Le réveil, de plus, comme dans « The Wind Blows » (« Le vent souffle ») de Katherine Mansfield prend une qualité dramatique : « Parfois on a l’impression qu’une avarie catastrophique est imminente. » Toutefois, l’humour à l’égard de ces « machines » ronflantes que sont les « derniers dormeurs » tempère la dramatisation de l’éveil.

Les mots, pour Danilo Kiš, ont un pouvoir germinatif et s’incarnent aussitôt dans l’intériorité. La révélation existentielle fait figure d’annonciation : « Le mot de mort, graine divine, que ma mère sema ce matin-là dans ma curiosité, commença soudain à absorber tous les sucs de mon âme, sans que j’eusse tout d’abord conscience de son débordement. Les conséquences de cette grossesse prématurée ne se firent pas attendre : la tête me tourna et je fus pris de nausée. » [4] L’idée de la mort fait naître en lui la conscience étonnante et effrayante du singulier et lui impose une « tâche, c’est-à-dire la façon dont je ruserais avec la mort » [5]. L’épopée prend ici une tournure nouvelle, plus consciente, du fait de la paradoxale semence prenant vie en lui : la mort, « graine divine ».

Sans cesse, en ces souvenirs, la nuit et le jour, l’intériorité et l’extériorité, s’interpénètrent.

Ensuite, j’entendis dans un demi-sommeil ma mère entrer doucement ; voyant que je ne dormais pas, elle me chuchota : ‘Pense que tu es déjà en voyage.’ Alors soudain, quand la présence de ma mère eut éloigné de moi toute autre pensée et chassé la peur de la mort, mon lit, ma mère et moi, le vase de fleurs, la table de nuit avec sa plaque de marbre et le verre d’eau, les cigarettes de mon père, l’ange qui veillait sur les enfants, la machine à coudre de ma mère, la lampe de chevet, les armoires et les rideaux, en un mot toute notre chambre se mit à voyager à travers la nuit comme un wagon de première classe et je m’endormis bientôt dans cette illusion magnétique ; et je voyais défiler en rêve des gares et des villes dont mon père prononçait les noms dans sa fièvre et son délire. [6]

Les objets s’escamotent dans le mouvement nocturne de l’être, porté par les suggestions des paroles, que ce soit le conseil maternel ou le « délire » paternel. Le père est comparé à Ahasvérus, « génie du voyage » [7]. Les moments de la vie prennent toute leur substance dans cette évocation, grâce à un mot composé, du « pain-sommeil », qui allie l’intériorité nocturne au plaisir gustatif. Nombre de comparaisons prennent cet aspect puissamment charnel : « Melle Edith crée un nouveau chapeau de mariage, elle tire de son sac, comme du ventre d’une volaille, des dentelles et des rubans. » [8] La perception sensitive est gage de valeur : « ... une si grande quantité de fruits séchés, mais qui avaient gardé leur parfum, et, par conséquent, presque toute leur valeur » [9].

Et c’est sans doute parce que le narrateur n’est jamais parvenu, même adulte, à s’accommoder de la fuite du temps [10] qu’il réussit à donner à chaque trait saillant du passé sa plénitude substantielle. L’évocation des premiers émois sensuels s’incarne de même, entre intériorité et extériorité, dans le « vert paradis des amours enfantines » (Baudelaire, « Mœsta et errabunda », Poème 62 des Fleurs du Mal) : « Ah ! ces confidences, ce mystère ! Couverts d’un duvet doré comme des pêches, dépourvus encore du poil sombre de l’âge adulte, nous nous tenions l’un devant l’autre, dénudés comme des oranges pelées, dans un paradis dont nous n’allions pas tarder à être chassés. » [11]

L’évocation de la Genèse est explicite, et plus encore par la suite, lorsque l’enfant se prend à rêver sur les gravures de sa petite Bible, qui suscitent en lui une imagination synesthésique :

Ce paysage de paradis au second plan de la gravure, cette œuvre géniale de l’inspiration divine, ce n’était pas pour moi, je le répète, une image, la représentation d’un événement, c’était une fenêtre ouverte sur l’éternité, un miroir magique. Ces gravures, ces paysages bibliques, n’étaient que des instants congelés, pétrifiés, de la longue histoire de l’homme, des fossiles conservés après tous les cataclysmes, dans cet ambre jaune comme du miel qui enveloppe aussi bien l’aile de la libellule que la fumée des autels, le son de la trompette de Jéricho, le rugissement des lions et le bêlement des moutons du paradis, le bruit furieux de la foule biblique, le grondement de la mer déchaînée, les parfums de la myrte, de la figue et du citron, les voix enrouées des prophètes. [12]

On reconnaît « l’ambre jaune comme du miel » (« les couleurs ambrées des jours ensoleillés », au début du roman, voir plus haut), des premiers matins de la vie et cette même ouverture sur l’inconnu à partir des souvenirs du passé. La synthèse des sens est aussi une synthèse temporelle. « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. » (Baudelaire, « Correspondances », Poème 4 des Fleurs du Mal). Les souvenirs personnels prennent leur essor au sein d’un plus vaste récit et l’origine individuelle se confond avec le rêve partagé des origines ancestrales. « Je revivais chaque fois ce drame biblique du déluge comme mon propre drame » [13], écrit Danilo Kiš qui nomme « instant-démiurge » [14] le moment d’« extase » de l’imagination, « plein de fertilité explosive, qui précède l’érection, c’est le lieu où les cercles du néant se scindent en arcs de vie, c’est l’instant infinitésimal où une chose s’achève tandis qu’une autre commence, c’est le silence fécond qui règne sur le monde avant que les oiseaux le dispersent de leur bec et que les ruminants et les fauves le piétinent » [15]. En d’autres termes, en cet instant comparable à celui du désir, se nouent le passé et l’avenir au moment où les « instants gelés, pétrifiés » s’incarnent pour renaître dans une subjectivité nouvelle. La lecture est participation, tout comme l’œuvre elle-même. Les profondeurs nocturnes de l’être ne s’anéantissent jamais dans l’abstraction. Chaque instant subsiste grâce à l’évocation d’une sensation : « A la Toussaint, Julie fait dans la chapelle sa première communion et, lavée de tout péché, comme si elle sortait d’un bain chaud, quitte la chapelle, vêtue de blanc » [16]. Et nulle créature n’est exclue de cette révélation qui associe la perception dans l’instant à la mémoire ancestrale des origines (Dingo est le chien du narrateur) :

D’ordinaire timide et méfiant, Dingo, la première fois qu’il vit un os, découvrit une vérité ancienne, une vérité biblique. Son premier contact olfactif avec une côte de bœuf lui arracha un cri sourd et guttural qui n’avait rien d’enfantin, qui venait des tréfonds de son être, et le contact de ses canines avec ce petit os un peu sanglant répandit sur le bleu doux de ses yeux une patine sauvage et féroce : cet os était comme un pont jeté entre la préhistoire de son atavisme et sa vie actuelle dans la société des bipèdes. [17]

Cette appréhension de la vie en son ambivalence rencontre bien évidemment la perspective de Baudelaire, comme je l’ai suggéré, mais on pense aussi à Proust, qui commence son exploration du souvenir par l’évocation du sommeil et de ce mi-chemin du réveil (« je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois à Combray chez ma grand’ tante » [18]) qui dénude la réalité de ses limites objectives. Et l’on sait combien la perception gustative est liée à la mémoire et aux profondeurs nocturnes de l’être, « le pays obscur où il doit chercher » [19] : « Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. » [20] Le roman de Danilo Kiš offre une preuve supplémentaire de la justesse de l’analyse proustienne : « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » [21]

Notes

[1Danilo Kiš, Jardin, cendre (1965). Traduction de Jean Descat. Paris : Gallimard L’Imaginaire, 2008.

[2Ibid., p. 8.

[3Ibid., p. 9.

[4Ibid., p. 16.

[5Ibid., p. 19.

[6Ibid., pp. 23-24.

[7Ibid., p. 24.

[8Ibid., p. 37.

[9Ibid., p. 43.

[10Ibid., p. 69.

[11Ibid., p. 82.

[12Ibid., pp. 89-90.

[13Ibid., p. 90.

[14Ibid., p. 90.

[15Ibid., pp. 92-93.

[16Ibid., p. 101.

[17Ibid., p. 178.

[18Marcel Proust, Du côté de chez Swann (1913). Paris : Le Livre de Poche, 1969, p. 12.

[19Ibid., p. 55.

[20Ibid., p. 56.

[21Ibid., p. 57.


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