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Février 2012 - Anne Mounic
Anne Mounic

Février 2012

i.m Georges, bois gravé, par Guy Braun On lira ci-dessous les quelques lignes écrites durant la dernière semaine de janvier et prononcées, parmi d’autres évocations, lors des obsèques de notre voisin et ami très cher au cimetière de notre village. Sa fille Caroline avait demandé à sa famille et à ses amis d’évoquer, pour lui rendre hommage, la figure très originale et très attachante de son père. Les merles chantaient dans le petit bois, ces merles de janvier, si caractéristiques. Guy Braun, lui, a gravé sur bois un portrait de Georges. Nous lui rendons ainsi tous deux hommage ici sans pouvoir vraiment croire qu’il ne soit plus là.

***

- Quel est votre nom ?
- Lucien, répond-il.
- Oh, vous n’avez pas autre chose ? lui demande-t-elle alors.
- Si, Georges.
- Eh bien, je vous appellerai Georges.

C’est à peu près en ces termes que son épouse, notre voisine et amie, avait évoqué leurs débuts. Georges Perrin nous a quittés à trois heures et demie du matin dans la nuit du 20 au 21 janvier 2012, en sa quatre-vingt-dixième année. Caroline, leur fille et notre grande amie, nous a appelés ce samedi matin quand elle a vu chez nous se lever les volets. Tout s’est précipité en quelques jours, Caroline nous appelant le mercredi soir, 11 janvier, car Georges ne répondait pas au téléphone. J’allai voir s’il y avait de la lumière, me cognant au poteau télégraphique à force de me déporter sur la gauche pour tenter d’apercevoir sa silhouette. Ne voyant rien, à part quelques chaises en désordre, et ne parvenant pas à ouvrir le portail, j’allai au fond du jardin, enjambai la clôture comme une voleuse, ce que je fais régulièrement pour tailler les rosiers. Je vis la maison ouverte, la lumière tout allumée. Je dois avouer que je pris peur. C’est en tremblant qu’en entrant j’appelai Georges et, pénétrant dans le séjour, le vis couché par terre, sur le carrelage. Heureusement, il n’était que tombé et me dit d’une voix faible : « Je n’arrive pas à me relever. » Je posai la clef, la torche, le pris sous les aisselles et le replaçai, assis, sur son canapé. Le récit de sa mésaventure fut tout d’abord confus. Il me dit qu’il ne se rappelait pas ce qui était advenu. Il appela Caroline, lui disant que tout allait très bien, en insistant sur le mot « très », comme il le faisait toujours. « Surtout, ne lui dites pas que je suis tombé. Elle viendrait tout de suite ! » Je ne promis pas à Georges de ne rien dire et Caroline était là le lendemain, prenant toutes les dispositions pour protéger son père contre cette terrible faiblesse que nous impose le grand âge. Ne s’alimentant plus, autant par impossibilité physique que par épuisement moral, Georges sembla reprendre espoir quand il affirma vouloir aller à l’hôpital pour y être remis sur pied. « Oui, nous dit-il à toutes deux, je veux me nourrir. » Nous comprîmes : « Je veux vivre. » Je passerai sur le caractère très déroutant des deux derniers jours ‒ très éprouvants pour Caroline.

Même si l’on sait que la vie a une issue tragique, même si l’on connaît toutes les rigueurs de l’ultime verdict, tant que la vie est là, elle est là tout entière. Nous sommes tous des voleurs contre la mort et, par le récit que nous faisons de la vie, nous construisons dans la parole cet au-delà qui préserve en notre esprit l’être en toute son intégrité, et sa haute dignité. Guy et moi, nous nous souvenons de cette conversation surprise de l’autre côté de la clôture, Moulinka et Georges tous deux à genoux, par terre, au printemps, une grande toile claire étalée près d’eux, sur laquelle se trouvaient les bulbes des dahlias à enfouir à nouveau, pour leur floraison à la belle saison :

- Mais pourquoi choisir toujours des fleurs rouges ? objecte-t-elle.
- C’est qu’il y a beaucoup de fleurs rouges, remarque-t-il, pratique, à défaut d’être consolant.

Ces chamailleries de vieux couple nous émeuvent encore davantage maintenant que nous avons presque l’âge qu’ils avaient alors.

Je revois Georges, par la suite, après la disparition de Moulinka en janvier 1995, cueillir quelques fleurs dans le jardin... Nous entendions la porte de la cuisine qui s’ouvrait ; nous l’apercevions dans le jardin, puis il s’en allait à pied, son bouquet de roses dans les mains, jusqu’au cimetière, et cela plusieurs fois par semaine. Il fut d’un.. courage (est-ce le mot ?) exemplaire ; de même quand il fut opéré de l’aorte et se retrouva, convalescent, comme pour une nouvelle jeunesse, dans le quartier de son enfance, à Belleville. Dès qu’il put marcher à nouveau, il en parcourut toutes les rues, remarquant : « Ça a changé, tout de même. » Il aimait aussi évoquer le pays natal de sa mère bien-aimée, qui était également la patrie de Jean Jaurès. Le goût de vivre, la force de vivre le faisait, après cette très sérieuse opération, traverser le village d’un bon pas, très régulièrement. En auto, également, il allait manger un kébab à Lagny, prendre un steak frites du côté de Disney, à Chessy. Un jour, durant cet été caniculaire de 2003, si mes souvenirs sont bons, nous le vîmes traverser Chalifert, le coffre de sa twingo verte grand ouvert. Nous nous en étonnâmes, mais nous comprîmes vite qu’il n’y avait là rien d’étonnant. « C’est la clim ! » s’écria-t-il. Nous lui glissions dans sa boîte aux lettres le Canard enchaîné et le magazine hebdomadaire du Monde.

- Eh merci, hein ! nous lançait-il quand nous nous croisions.

Nous revivons aussi, dans cet au-delà du récit que nous opposons au diktat de la mort, ces joyeuses soirées qui nous réunissaient tous les cinq, Georges, Jean (son gendre), Caroline, Guy et moi, chez Georges ou chez nous.

- Mais non, Georges, mais là, vous rêvez ! Vous dites n’importe quoi.
- Je vais vous dire, Jean, quand on ne sait pas, on se tait.

Et Caroline de tenter de glisser entre eux deux une vague notion d’armistice. La dernière de ces soirées ensemble eut lieu en décembre dernier, avec Emilia (amie de Caroline), et, grâce à Caroline, nous avons trinqué avec Georges samedi 14 janvier. Ces petites querelles entre Jean et Georges appartenaient au folklore de nos belles soirées, permises par la joie de vivre qui nous habite tous encore et qui habitait Georges alors, malgré tout ‒ malgré le deuil, malgré le grand âge, malgré la solitude, malgré..., malgré... Georges, eh merci, hein !

Chalifert, samedi 21 janvier - dimanche 5 février 2012.


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