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Janvier 2012 - Anne Mounic
Anne Mounic

Janvier 2012

Contre le nihilisme des faux-semblants,

le pétrissage attentif de l’instant

Au seuil de cette année 2012, au cours de laquelle adviendront peut-être, on peut l’espérer, des changements susceptibles de nous éloigner de cette impression de vain et de vide qui ne cesse actuellement de se répandre, je voudrais évoquer le souvenir d’Albert Camus. Je me suis en effet à nouveau plongée récemment dans son œuvre au moment de rédiger un essai comparatif sur l’auteur de L’Etranger et celui de L’été indien, Claude Vigée, publié chez Gallimard, en 1957, par Albert Camus précisément. Chacune de ces œuvres fait renaître la confiance en ranimant les valeurs de la vie en son ambivalence de joie et d’effroi. Nous sommes loin du clinquant médiatique et commercial ‒ du toc, du superficiel, du tape-à-l’œil ‒ qui absorbe de nos jours toute activité censée donner un sens à l’épreuve existentielle ‒ art, littérature, politique.
Claude Vigée écrit, à propos de son aîné :

« Loin de situer ses écrits dans la tradition nihiliste classique issue de Candide, Camus voyait dans L’Etranger comme dans La Chute une étape de la reconquête du sens, une phase dans la purification du langage et de l’existence humaine sur terre. L’enjeu réel, pour lui, était l’émergence de la vérité et de la sainteté dans un monde opaque, déchu, dans un langage corrompu et insignifiant au départ. Camus avait écrit ses livres majeurs pour protester contre le non-sens d’une vie livrée au mensonge, à la dérision, au hasard, et au meurtre qui fleurit au milieu de l’indifférence universelle. Paradoxalement, ses récit satiriques et corrosifs correspondaient aux premiers moments d’une lente, difficile initiation à la lumière secrète du monde. L’accession au Royaume devait se faire à travers le désert de l’Exil. » [1]

Dans sa Préface à Actuelles II, paru en 1953, Camus énonce ce qu’il nomme une certitude : « ... nous commençons à sortir du nihilisme. [...] La vraie libération n’est certainement pas pour demain, mais le nihilisme appartient déjà au passé, même si ses derniers cris retentissent encore dans nos journaux et nos revues.
La création, toujours possible, devient alors plus que jamais nécessaire. Les contradictions de l’histoire et de l’art ne se résolvent pas dans une synthèse purement logique, mais dans une création vivante. Quand le travail de l’ouvrier comme celui de l’artiste aura conquis une chance de fécondité, alors seulement le nihilisme aura vécu, la renaissance prendra un sens. Il n’est pas sûr que nous parvenions à ce terme, mais c’est la seule tâche qui vaille qu’on entreprenne et qu’on persévère. Bien qu’une grande menace pèse sur l’avenir, il s’en faut pourtant que la catastrophe soit inévitable. Finalement, il semble que nous marchions tous ensemble vers cette alternative : la destruction ou un monde de valeurs et d’œuvres qui étonnera peut-être ceux qui auront gardé le souvenir de notre abaissement. » [2]

Le nihilisme découle de nos jours de la tyrannie de l’idéologie de l’argent, qui pèse sur les consciences en instrumentalisant les relations interindividuelles, en annihilant la personne et meurtrissant la chair de l’existence dans l’abstraction de l’échange monétaire et le cynisme du gain financier. Je ne saurais trop recommander l’ouvrage de Georg Simmel, Philosophie de l’argent, paru en 1900. [3]

A côté de cela, et en vif contraste, l’œuvre invite à un rapport direct, et subjectif, au monde, à une relation de proximité qui s’en remet au sens que Maine de Biran nomme « tact » et dont il fait le lien fondamental entre intériorité et extériorité grâce à « l’activité motrice de l’âme » [4] : « A Tipasa », écrit Camus en 1936,« je vois équivaut à je crois, et je ne m’obstine pas à nier ce que ma main peut toucher et mes lèvres caresser. Je n’éprouve pas le besoin d’en faire une œuvre d’art, mais de raconter ce qui est différent. Tipasa m’apparaît comme un de ces personnages qu’on décrit pour signifier indirectement un point de vue sur le monde. Comme eux, elle témoigne, et virilement. Elle est aujourd’hui mon personnage et il me semble qu’à le caresser et le décrire, mon ivresse n’aura plus de fin. » [5]

Selon Claude Vigée, le poète est « potier du silence » et vise à « pétrir la pâte terrestre, modeler la glaise informe » [6]. Le poème, en somme, vise à façonner l’instant au plus près de la contiguïté métonymique que décrit Roman Jakobson dans son fameux essai sur la prose de Pasternak [7]. Et d’ailleurs le mot « figure » vient du verbe latin qui signifie « façonner, pétrir ». « Quand le travail de l’ouvrier comme celui de l’artiste aura conquis une chance de fécondité, alors seulement le nihilisme aura vécu, » écrit Camus, et je le souligne une fois encore. Façonner, pétrir, c’est aussi voir avec les yeux de l’intériorité, comme le préconisait Blake ; c’est voir l’existence dans sa substance charnelle, non comme une abstraction vouée à l’insignifiance tant l’objet déifié la supplante, d’où le sentiment de vide et de vanité que j’évoquais au début de cette note, au début de cette année.

Meilleurs vœux.

Verre et coquillage. Pastel, 32,5 x 25 cm, 2011.

« Voir avec l’œil de l’esprit, c’est en effet non seulement percevoir les choses en deçà de leur apparence, mais aussi savoir que l’on contemple l’univers avec le regard de la subjectivité. C’est ainsi que notre imagination sans cesse pénètre la réalité. Et cette intimité avec le monde va plus loin à mon sens quand, par l’effleurement de la caresse au plus profond, se produit en nous l’extase du réel. En cette perception sensible et intuitive réside le fondement le plus sûr de la morale, ou de l’éthique, loin des dogmes et des conduites imposées – par sympathie, au sens fort du terme. » [8]

« Niccolo, assis ici, songe à cette question du désenchantement, perversement ravivée depuis la déchéance des utopies dans les embarras de la réalité, qui ne cesse de nous devancer, sans s’expliquer, rien que nous contraindre… La pensée ne peut venir qu’après coup. Nous sommes damnés si elle s’acharne en son abstraction à précéder l’espiègle réalité.
Mais il existe aussi cette autre face du mouvement de l’idée et du réel. Et là, Niccolo songe à Andrea, qui ne pouvait admettre qu’on se résigne à l’état des choses et sans cesse entendait défier l’argument de plomb de la nécessité. En effet, en affirmant la prépondérance de la réalité sur la pensée, on aboutissait à l’excès inverse. En affirmant la toute-puissance du réel, on s’aliénait à ses mécanismes, qui n’étaient d’ailleurs que paravents au bon vouloir des puissants. Ce que l’intérêt commandait d’imposer, un fin stratège le présentait comme absolue nécessité même si, par là, il confinait parfois au cynisme.
A un certain point, ces deux démarches en leur dualité revenaient au même, car la réalité prise comme nécessité devenait, ma foi, aussi abstraite que la toute-puissante idée.

Pouvait-on penser sans porter atteinte à la teneur concrète de la vie qui s’éprouve ? Quels étaient les mots qui venaient alors à l’esprit, quand on réfléchissait à la joie de méditer ?

Attention, compassion, présence à l’être (le singulier et son répondant), plénitude, intégrité… Le désenchantement, se dit alors Niccolo en songeant à son frère Tomaso qui persistait en son œuvre malgré tous les obstacles rencontrés sur son chemin, ressemble à un écartèlement de la bouche, et de la langue dans la bouche, à laquelle, sans même l’arracher, tant les âmes sont efficacement mutilées, on interdit de dire qui elle est – elle, et nulle autre qu’elle – au nom des grandes vertus, des grands équilibres, au nom du devenir et de l’histoire, du concept ou de l’objet, au nom de l’absence de sujet, d’auteur, de pudeur ou de quant-à-soi.
Au nom du sacrifice – pour les autres.

Le désenchantement, poursuivait Niccolo en se réchauffant l’âme au soleil d’Italie, c’est cette amputation de l’être à lui-même, en son intégrité et sa plénitude, au nom de tout ce qui le dépasse. Le désenchantement, en somme, c’est l’arme du pouvoir, qui barre l’accès à soi de l’individu en substituant à la source jaillissante de l’être, aux profondeurs de sa singularité partagée, la sclérose de l’objet, sous la forme de l’appétit, du manque et du jugement. C’est la coupure, l’aliénation, mais on se coupe aussi bien de tout autre puisqu’on perd aussi cette merveilleuse capacité analogique qui établit entre les choses, entre les êtres, une dialectique de l’intime et de la communion – un rapport en somme, à distinguer tout à fait de la ressemblance, qui est l’étouffoir de la singularité. » [9]

Notes

[1Claude Vigée, « Dernière rencontre avec Albert Camus », Rêver d’écrire le temps : De la forme à l’informe. Paris : Orizons, 2011, pp. 352-53.

[2Albert Camus, Actuelles II. Paris : Gallimard, 1953, pp. 10-11. C’est moi qui souligne.

[3Georg Simmel, Philosophie de l’argent. Traduction de Sabine Cornille et Philippe Ivernel. Paris : P.U.F., 1987.

[4Maine de Biran, Rapports du physique et du moral de l’homme (1811). Paris : Vrin, 1984, p. 115. Sur ces questions, on peut aussi se reporter au numéro de Temporel sur la main : http://temporel.fr/+-numero-5-+

[5Albert Camus, « Noces à Tipasa », Noces, suivi de L’Eté. Paris : Gallimard Folio, 1994, p. 18.

[6Claude Vigée, « Soufflenheim », Mon heure sur la terre. Paris : Galaade, 2008, p. 543.

[7Roman Jakobson, « Notes marginales sur la prose du poète Pasternak » (1935), Huit questions de poétique. Paris : Seuil Points, 1977, pp. 51-75.

[8Anne Mounic, La Dame à la licorne. Perros-Guirec : Anagrammes, 2010, p. 45.

[9Anne Mounic, « Le plongeur de Paestum », (X) de nom et prénom inconnu. Paris : Orizons, 2010, pp. 317-18.


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