Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/1/d148233771/htdocs/anne/config/ecran_securite.php on line 283
Extraits - Anne Mounic
Anne Mounic

Extraits

Essais critiques

Introduction

On peut considérer Jacob comme l’un des premiers héros picaresques – avant l’heure, bien entendu. En effet, personnage rusé, il se fraie son chemin dans l’existence en essuyant bien des revers. Son élection lui est un combat. Rien ne lui est donné d’emblée. Il forge, dans l’épreuve, sa personnalité. C’est ainsi qu’il devint, au vingtième siècle plus particulièrement, mais aussi déjà chez quelques poètes, et artistes, du dix-neuvième siècle, un modèle pour l’individu aux prises avec la dialectique existentielle.
Si on peut comparer Jacob au héros de l’épopée (la ruse, comme à Ulysse, lui est associée, et il partage avec Jason ce contact intime avec la terre, ou la poussière, unissant en sa personne le monde d’en bas et celui d’en haut selon un mode qui évoque le chamanisme), une différence essentielle l’en sépare, outre le fait que sa geste est uniquement terrestre (son bâton fait de lui un humble marcheur) et non maritime, c’est son statut « social », dirait-on en termes modernes. Pasteur, « glébeux » comme son ancêtre Adam, Jacob n’est ni roi ni fils d’un dieu, mais déduit son élection (sa destinée et celle de ses fils) de son rapport intime, de parole, avec Dieu et ses ancêtres. C’est la bénédiction paternelle en effet qui prépare la promesse que Dieu lui fait.
Dans l’histoire, il occupe une place non hiérarchique au sein de l’instant présent, mis en perspective sur les deux faces du devenir, ses ancêtres depuis Adam lui-même et sa propre descendance, ce qui correspond parfaitement, dans le texte originel, au cours de son étreinte dans la poussière avec l’Autre, à l’usage, pour la conter, du vav conversif, qui fait du moment présent un instant situé à la croisée des temps. Jacob n’exerce aucune souveraineté dans le monde fini, restreint à la possession de l’espace, mais se définit avant tout comme individu dans le devenir – tel est son rapport, intime et négocié, avec son Dieu, qu’il ne transporte pas, comme Rachel emporte les effigies des dieux de son père, mais qui est en son esprit à la fois le Tu de la conscience réflexive et la troisième personne d’un au-delà. Franz Rosenzweig s’accorde avec Martin Buber, et plus tard avec Emile Benveniste, sur l’importance du Tu en relation au Je : « On savait en effet que le Je et le Tu du langage interhumain sont aussi, tout simplement, le Je et le Tu entre Dieu et l’homme. On savait aussi que dans le langage s’efface la différence entre ‘immanence’ et ‘transcendance’. » [1] Dans le langage s’inscrit la position existentielle de Jacob, individu de l’instant dont l’épopée prend son sens à la croisée du passé et de l’avenir. Nous verrons que sa double identité recouvre aussi ce rapport paradoxal de l’existence et de son récit – cette bénédiction divine qui reprend la bénédiction paternelle
Nous rappellerons, dans un premier temps, la geste originelle avant d’envisager la question de la traduction, puis les commentaires rabbiniques, et chrétiens. Nous ferons une brève remarque sur le personnage de Jacob dans le Coran. Nous envisagerons ensuite les apparitions de ce personnage dans la littérature, autant que nous pouvons les appréhender. Là, nous accorderons une grande place au dix-neuvième et vingtième siècles (se prolongeant dans le vingt et unième), car la figure de Jacob, remise en mémoire par le tableau de Delacroix, puis les œuvres de Gauguin ou d’Odilon Redon notamment, devient le symbole de la lutte créatrice de l’artiste et du poète, et donc de l’individu. Jacob finit par incarner le lien du singulier à la communauté, le paradoxe temporel de l’instant et du devenir, la pérégrination existentielle de tout un chacun, de l’inexpérience à la vieillesse en passant par la maturité. Le personnage s’affermit en effet dans ses choix au cours de sa tumultueuse existence. En termes philosophiques, il est le sujet. Il est aussi énergie d’être : c’est ce qui apparaît dans l’œuvre de Claude Vigée, mais apparaissait déjà dans cette lutte existentielle que met en relief Blake dans son œuvre, et particulièrement dans Jérusalem, œuvre d’inspiration biblique par excellence. Avec ces deux chapitres, cet essai s’élargit de la figure de Jacob en littérature aux liens qui unissent Bible et poésie. Nous terminerons, sans pourtant désirer conclure, si conclure signifie clore, en tentant d’ouvrir une réflexion sur le rôle de la littérature en ce qui concerne la liberté du sujet.

Jacob ou l’être du possible. Paris : Caractères, 2009, pp. 11-13.

AVANT-PROPOS

Je voudrais dans cette étude tenter de suggérer une vision différente de la modernité littéraire – non pas recherche formelle d’originalité esthétique pour tenter de justifier dans un objet acceptable par tous une démarche qui demeure singulière et suscite dès lors réticence ; non pas solipsisme lyrique aboutissant à la désintégration du langage sous prétexte que ses usages sont multiples, et donc également trompeurs ; mais manifestation de la puissance d’être, que j’appelle la voix, et qui proclame, subjective, dramatisant l’existence et recherchant la complicité de l’oreille (intersubjective aussi, dès lors), ce que Benjamin Fondane nomme le « droit de vivre ». [2] C’est ainsi que je me suis intéressée aux poètes de la Première Guerre mondiale, puis de la Seconde, mais pas seulement. Un poète comme Hopkins apporte des éléments non négligeables dans la perspective historique du dix-neuvième siècle et met en valeur la voix singulière en associant le multiple dans l’Un.

L’idée de ce travail, qui m’habite depuis un petit moment, s’est trouvée renouvelée par la recherche que j’ai effectuée sur la figure de Jacob et ses significations spirituelle, poétique et littéraire, car dans Jacob ou l’être du possible, [3] s’est progressivement dessinée cette voix singulière qui donne son unité à ce nouvel ouvrage. A noter d’ailleurs que si l’on approche la question de l’œuvre de ce point de vue, la notion tant rebattue de « transgression » tombe à plat puisqu’il ne peut exister « transgression » que si le passé s’érige en monuments objectivés – comme le pensait T.S. Eliot. [4] Si l’on songe à l’histoire littéraire et artistique comme une continuité d’expressions singulières, alors l’avenir est ouvert, et nul n’a besoin de rupture. Seul s’impose le choix personnel, unique et renouvelé, appelant mutuelle reconnaissance de notre aventure picaresque, au fil des siècles.
La voix, en tant que puissance intérieure, s’oppose à l’extériorité de l’objet, qu’il soit concept, Idéal, ou objet esthétique. Au lieu de la dualité sujet / objet, elle manifeste l’unité du sujet en son choix éthique. Proclamant sa responsabilité, elle fait pièce au tragique et au sacrifice, qui requièrent que le détachement cathartique se substitue à l’empathie, de sorte que le singulier se résorbe, « sans laisser de cicatrices », [5] dans l’universel. L’étude du point de vue de T.S. Eliot nous permettra de mettre en valeur la dimension esthétique de cette conception idéaliste du devenir historique et du symbole « que parfait la mort ». [6] En revanche, les deux chapitres consacrés à Katherine Mansfield mettent en relief la modernité de la voix singulière. Quant à Benjamin Fondane, il est le meilleur exemple, avec Claude Vigée, que l’on puisse trouver à notre époque (vingtième et vingt et unième siècles), de cette puissance du singulier, puissance du gouffre, mais aussi d’affirmation du sujet, puissance du souffle, même s’il s’exprime au nom très humble de l’ortie. Quant à Imre Kertész, il trouve ici sa place par sa réflexion sur l’individu confronté à l’objectivation du pouvoir, la dictature de Kádár lui servant de madeleine proustienne pour se remémorer Auschwitz, mais il n’est pas plus optimiste en ce qui concerne la mondialisation à fondement exclusivement économique que nous connaissons aujourd’hui. Et je commencerai par consacrer un chapitre à Shakespeare, qui a su analyser, avec tellement d’acuité, les mécanismes de la force, selon le mot de Simone Weil dans son étude sur l’Iliade.
Nous verrons, tout au long de cette étude, que deux perspectives s’opposent, celle qui part du sujet et celle qui soumet ce dernier à l’objet – d’un côté, l’élan de vie, la voix, le singulier soumis au devenir ; de l’autre, la fixité dans l’intemporalité, le concept ou l’idée, l’universel. En somme, il est question dans ce livre, tout simplement, de liberté, le choix éthique affrontant la nécessité, sur le modèle de la lutte de Jacob avec l’ange, et l’individu décidant que, par sa parole, il peut, en donnant un visage au monde, en concilier la « tendre indifférence », [7] selon le mot de Camus à la fin de L’Etranger. Le dualisme du signe (employant ce mot, je pense à Emile Benveniste et à Henri Meschonnic) scelle le règne de l’absurde ; l’unité dialectique du rythme déduit le sens de l’engagement que le chant implique.

Comme Jacob ou l’être du possible, je place cette étude sous le signe de l’inachèvement, ne serait-ce que par le nombre de poètes que je n’ai pas abordés (comme, entre autres, Richard Aldington ou Edward Thomas, durant la grande Guerre, ou Keith Douglas, Miklós Radnóti, Pierre Emmanuel, René Char, seulement cité dans le dernier chapitre, pour ce qui est de la suivante), mais aussi parce que je n’ai pas la prétention du définitif. A chaque livre, on apporte toute sa réflexion jusqu’à présent, et il ne s’agit pas seulement d’une réflexion livresque, car l’expérience personnelle participe de notre appréhension de la réalité et de l’œuvre qui la manifeste. Ce serait faire fi du devenir que de voir dans chaque ouvrage autre chose qu’une étape. Ma conclusion se concevra donc plutôt comme un inachèvement, une ouverture, vers une autre perspective, plus humaine et stimulante que les fixités de l’Idéal, du « rêve de pierre », ou du monde clos de l’objet esthétique qui, nous le verrons, partage cette clôture mutilante avec le tragique. Et cet inachèvement prendra finalement la forme de la spirale, pour une approche du devenir historique sous l’angle de la voix singulière.
Dans l’œuvre littéraire, ou poétique (j’emploie plus volontiers ce terme comme le font les Allemands, dans un sens global, qui inclut le poème, mais ne s’y limite pas), le singulier, loin de se résorber dans l’universel, et encore moins dans l’impersonnel, ne cesse de leur résister, pour étayer en chaque lecteur l’être singulier, unique mais conscient de ses limites précaires, qui, paradoxalement, lui ouvrent l’infini de sa voix propre. On comprendra que, dans cette optique, j’assume dans cette étude de dire « je » puisque je ne fais qu’y exprimer ma pensée à la lecture de certaines œuvres, sans prétendre objectiver des vérités définitives, espérant simplement transmettre ce goût de la liberté et de la réciprocité que nous donne le patient exercice de la voix singulière. Renoncer à l’œuvre littéraire ou poétique, c’est renoncer à soi-même, devenir simple instrument, « ressource humaine » ou, pire, « capital humain », et non plus individu, dans la plénitude du choix de la vie. On ne peut donc vraiment parler de gratuité ou d’inutilité quand on songe à l’art ou à la littérature, mais plutôt de souffle. Comme le disait Jean Améry, « toute envie de liberté remonte à un désir physiquement conditionné et inaliénable : la liberté de respirer. » [8] La pensée poétique, pensée de la liberté, s’insurge contre la nécessité, contre la force et le tragique, œuvrant pour l’Ouvert, sans se limiter à l’univers fini de la beauté esthétique. Je voudrais, dans cet ouvrage, mettre en évidence la pertinence de la pensée des poètes, montrer à quel point leur réflexion saisit l’événement dans ses profondeurs pour en révéler, en contraste, les appréhensions divergentes, à quel degré d’intensité l’œuvre perce les apparences et comprend l’Histoire au singulier dans la chair de la parole. Le rythme du poème (le mot « rythme » étant compris dans son sens large d’arrangement des mots dans la fluidité du verbe) manifeste la voix et donne au devenir son incarnation dans l’expérience, de sujet en sujet. Le poème nous permet de contempler la pensée en sa source incarnée, et en ses conséquences à l’égard du choix de la vie ou de la mort que fait l’individu, mais aussi toute civilisation.

Monde terrible où naître : La voix singulière face à l’Histoire. Paris : Honoré Champion, novembre 2011.

Notes

[1Franz Rosenzweig, L’Etoile de la rédemption (1921). Paris : Seuil, 2003, p. 282.

[2Benjamin Fondane, Baudelaire ou l’expérience du gouffre. Bruxelles : Editions Complexe, 1994, p. 353.

[3Anne Mounic, Jacob ou l’être du possible. Paris : Caractères, 2009.

[4T.S. Eliot, Selected Prose. London : Faber, 1975, p. 38.

[5G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’Esprit. Traduction de Jean Hyppolite. Tome II. Paris : Aubier Montaigne, 1941, p. 197. Cité par Catherine Malabou, Changer de différence : Le féminin et la question philosophique. Paris : Galilée, 2010, p. 87.

[6T.S. Eliot, Collected Poems. London : Faber, 1975, p. 220.

[7Albert Camus, L’Etranger (1957). Paris : Le Livre de Poche, 1966, p. 179.

[8Jean Améry, Porter la main sur soi : Traité du suicide (1976). Traduit de l’allemand par Françoise Wuilmart. Arles : Actes Sud, 1996, p. 129.


nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page

Guy Braun | | Temporel.fr