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Récits - Anne Mounic
Anne Mounic

Récits

Récits, nouvelles, poèmes – récits

On considérera ces deux compositions comme de petits romans, ou de longues nouvelles, le terme que je préfère pour désigner ces récits qui ne se privent pas de méditer, de réfléchir, sur les données de la condition humaine, n’étant pas utilisé en français. La novella se concentre sur un seul événement, contient un symbole concret et possède une teneur épique. Goethe dit même qu’il s’agit d’un événement dont personne n’a entendu parler, mais qui a néanmoins eu lieu. La composition en prend donc l’aspect de révélation de ce qui devrait, si quelqu’un ne prenait inopinément la parole, passer inaperçu.

C’est un événement sans importance qui suscite souvenir et méditation dans Du coin de l’œil où perlent les larmes – l’arrivée d’une nouvelle élève quelques semaines après le rentrée dans un lycée de filles en 1967. Ce que j’ai approfondi dans ce récit à plusieurs voix, les notions de communion et de reconnaissance, ainsi que cette dialectique de l’intériorité et de l’extériorité dans ce que je nomme « extase du réel », se voit développer un peu plus avant dans La Dame à la licorne, qui m’a permis de m’absorber quelque temps dans la littérature médiévale, où se mêlent l’épique, le merveilleux et la réflexion éthique. On ne s’y prive pas de penser tout en goûtant les délices de la légende.
Bien sûr, la tapisserie de la Dame à la licorne n’est pas un « chef-d’œuvre inconnu », mais la visite de ce couple au musée de Cluny au mois de février aurait pu passer inaperçue dans la suite des jours, tomber dans l’oubli comme les symboles d’un autre temps, si je n’avais décidé d’entreprendre cette méditation sur les six tentures datant de la fin du quinzième siècle : Le Toucher, le Goût, l’Odorat, l’Ouïe, la Vue, selon la hiérarchie médiévale des cinq sens, puis « A mon seul désir ». A cet ordonnancement de la perception, j’ai préféré celui qu’induisit la narration : L’Odorat, l’Ouïe, la Vue, le Goût, le Toucher, tout en terminant aussi sur l’expression de ce « seul désir » que figure la tapisserie.

C’est à une réflexion sur la subjectivité que j’entends me livrer entre ces lignes, tout en mêlant dans le récit le réel et l’imaginaire, ainsi que nous avons coutume de les nommer, mais ces deux aspects de notre réalité me paraissent plus intriqués que cela. Voir avec l’œil de l’esprit, c’est en effet non seulement percevoir les choses en deçà de leur apparence, mais aussi savoir que l’on contemple l’univers avec le regard de la subjectivité. C’est ainsi que notre imagination sans cesse pénètre la réalité. Et cette intimité avec le monde va plus loin à mon sens quand, par l’effleurement de la caresse au plus profond, se produit en nous l’extase du réel. En cette perception sensible et intuitive réside le fondement le plus sûr de la morale, ou de l’éthique, loin des dogmes et des conduites imposées – par sympathie, au sens fort du terme.

Ce qui me plaît peut-être aussi dans la novella, c’est son rapport à l’instant. Je ne brosse pas de grandes fresques visant à saisir la totalité du réel. Ma réflexion, se situant dans le devenir, n’émet aucune prétention au définitif. Elle demeure en cours, en mouvement. Ce que je formule ici suscitera sans doute pour moi d’autres réflexions, d’autres travaux, mais c’est à ce point que je suis rendue aujourd’hui. J’ignore ce qui viendra ensuite. Ces moments de narration méditative se situent, pour l’instant, dans l’inachevé.

Chalifert, 8-9 juillet 2009

Avant-propos à La Dame à la Licorne, suivi de Du coin de l’œil où perlent les larmes. Perros-Guirec : Anagrammes, 2010.

Extraits :

La nuit est parfois transpercée de grands cris, dont on ne sait pas très bien quel animal les a poussés. Par contre, le chant des grenouilles, près du lavoir, aisément reconnaissable, revient tous les soirs. Il est quelque chose de très rassurant, réconfortant, presque consolant, dans cette humble variété du monde, cette compagnie, toujours là, en son apparente indifférence.

LUI. On passe toute une vie à bâtir en soi le paradis de bienveillance, à se fortifier grâce à la bonté contre les coups de ceux qui souffrent parce que l’œil de la méfiance et du rejet les a fendus, coupés en deux, écartelés, comme la hache fend le bois, d’un coup sec.

Et la chair craque, se disloque, cède.

ELLE. Les méduses vous brûlent de leur crainte urticante et Méduse elle-même, qui leur a donné son nom mythique, vous pétrifie si vous la fixez dans les yeux. Alors, tout s’arrête. Vous voilà paralysé. Les anges, sur l’échelle du puits, cessent de se montrer tout agiles et lestes. Vos lèvres se dessèchent.

LUI. Seule la bonté est capable de faire durer le temps. Elle seule est l’heureuse parturiente de la minute qui vient.

ELLE. Le toucher est donc, contrairement à tout ce qu’on a pu dire et penser, le sens qui s’approche au plus près de l’esprit ; c’est le souffle intérieur, âme-chair, qui se manifeste dans le rythme fluide du poème – une parole qui effleure sans fixer, une parole toujours en mouvement et qui, du mouvement lui-même, tire sa véritable signification, se démultipliant en moirures infinies sur la bienveillante eau de prudence.

La vue, en fixant et en figeant son objet dans la distance du regard, s’éloigne de l’être et l’abstrait de lui-même. La vue sépare ce que le toucher, dont l’incarnation suprême est la caresse, noue au plus profond – cette sensation certaine de présence qui, au cœur de nous-mêmes, nous transcende. C’est au plus près du divin que nous puissions atteindre. L’œuvre d’art – peinture, sculpture, poème, morceau de musique – par les autres sens, la vue ou l’ouïe – fait vibrer cette dimension essentielle de notre être, ou demeure simple jeu de couleur, de langage ou de son, objet décoratif. Toute œuvre d’art digne de ce nom est une caresse intérieure, un lent déploiement de l’aile invisible qui, prenant en nous son essor, convertit en joie le tact immédiat de notre sensibilité. Cette échelle de l’être, qui puise et puis exalte, qui se tait et puis sait, ces degrés qui vont de l’intuition au dire, fait écho, sous l’eau de prudence, à la bienveillante caresse de l’amour. Le poème est la langue de l’intime – toute pudeur –, l’écho discret de la vie invisible au limon qui, quand elle parvient à se dire, se déploie, nénuphar.

L’air frais de la nuit les effleurait. Ils goûtaient l’instant, très attentivement. Pour quelqu’un qui serait passé près de la terrasse – vous, par exemple ? Je ne sais pas… Peut-être… –, ce sont deux voix – l’une, grave et basse, tendre et suave, et l’autre, un peu plus haute, comme suspendue sur la nuit – et deux silhouettes d’ombre. La barque de la conversation flotte sur l’outremer.

LUI. Nous pourrions nommer « divin » ce fluide en nous, insaisissable, fuyant comme une anguille, épreuve de soi en deçà de la conscience et sens du devenir, muette appréhension de la minute qui vient – l’art de la prophétie dans les replis de l’ombre.

Dans les replis de l’ombre se poursuit le ballet des chauves-souris tremblantes.

« La Dame à la licorne », in ibid., pp. 105-107.

Le lycée, son vaste parc et ses jolis bosquets, ses réconfortantes tonnelles, chargées de roses à partir du mois de mai, ses allées qui nous paraissaient ouvrir sur l’infini (l’immensité de notre petit univers s’avérait alors inversement proportionnelle à notre humble envergure de petites filles sages, notre taille modeste d’enfants nées de l’après-guerre, découvrant la vie sur son seuil, l’apercevant à peine en tous ses émois, toutes ces infinies promesses) – le lycée était tout notre monde, avec, pour seule extension à l’illimité des allées, la perspective, qui doublait fermement la réalité, mais plus dense encore – douillettement – de tous les livres dans lesquels nous nous absorbions. Dans ce qui, au cœur des lettres, apparaissait comme un vide, se forait tout un tabernacle spirituel (absolument portatif, délicieusement nomade), qui donnait à notre existence, sans que nous en soyons, à l’époque – en notre vaste jadis des origines – pleinement conscientes, un surplus d’intensité, si sensible, si exaltante. La vie –sous cette tente qui constamment flottait auprès de nous, nous accompagnant à travers les tristesses souvent taraudantes, et énigmatiques, de chaque jour – valait la peine d’être vécue.
Nous ne savions pas alors pourquoi l’existence, parmi les entrelacs de l’encre qui remontait si savamment des plus obscures ténèbres pour qu’enfin nous puissions les lire, en effleurant ainsi le mystère, nous paraissait de ce point de vue vivable – plus que vivable en fait, désirable, éminemment désirable…

Pourquoi donc ?

Oui, nous avions tout l’avenir devant nous, nous les petites filles nées durant les longues années d’après-guerre, nous qui, à l’âge de douze ans, en fébrile communion, avions lu le Journal d’Anne Frank et toujours imaginé la terrible menace, la sentant peser sur nous au travers des récits de nos parents et grands-parents, à voir le visage de leur effroi, incessant et muet, les plis, les rides, les crispations de leur angoisse, le plus souvent informulée. Il faut bien le dire ; les livres répondaient à toutes nos questions beaucoup mieux que ne le faisaient les êtres humains qui nous entouraient, à part certains professeurs, dont le professeur de français – et elle surtout – qui nous guidait par les dédales de l’encre noire et des ailes blanches, si libres et si ardentes, au cœur palpitant des lettres. Ce qui pouvait paraître un vide était tellement saturé de ce qui montait en nous de désir de dire, de prononcer, d’exprimer, qu’on aurait parlé avec bien plus d’exactitude du frisson duveteux de notre puissance d’être. Et, infinies, illimitées, se déployant au gré de notre esprit, les allées du parc nous incitaient à flotter mieux encore en ce bonheur d’exister, cet immense espace intérieur d’une envergure incessamment renouvelable.

Dans l’infinie tristesse des rapports humains réels, les lignes dans les livres, volubiles, dansantes et tambourinantes, nous donnaient une certaine idée de cet être rampant, grimpant, obstiné qui, dans la clandestinité de l’humble et du petit, malgré le poids de l’univers et sa cruauté souvent innocente, parfois balourde, quelquefois préméditée, persévérait dans sa quête d’un chemin, d’une voie, de pleins et déliés familiers, et singuliers.

C’est ainsi que l’arrivée d’Artémis Kanthos (« le coin de l’œil où perlent les larmes ») dans notre classe, en octobre 1967, s’intégra parfaitement à notre histoire plutôt qu’à l’Histoire, avec son grand H sévère, barbare et sans pitié. Avec ce nom digne de figurer dans un roman, elle était un personnage, comme nous nous rêvions nous-mêmes en marge de nous-mêmes – dans le sillage encore vierge de toutes ces promesses d’avenir qui sillonnaient, comme de vastes mers, les romans que nous lisions et qui nous contaient notre existence à l’avance, nous avertissant parfois des risques à prévenir, des pièges à déjouer, de la conduite à tenir, en toute fidélité à soi-même.

« Du coin de l’œil où perlent les larmes », in ibid., pp. 139-141.

(X) de nom et prénom inconnu.

Voici ce que nous avons pu lire dans le dernier bulletin municipal de notre petit village d’à peine un millier d’habitants, qui savent s’ignorer, se disputer, ou bien encore se trahir aussi bien que dans les grandes villes, aussi bien qu’à plus vaste échelle, quand le sort du monde est en jeu.

Décès :
(X) de nom et prénom inconnu (2, route de L.)

(2, route de L.), entre parenthèses, comme lui d’ailleurs, (X), entre parenthèses. C’est drôle, n’est-ce pas, de disposer d’une adresse et d’être tout de même un inconnu.

C’est tout simplement là qu’il a dû mourir, un beau jour. Quelqu’un l’aura trouvé, signalé à la Mairie ; quelqu’un s’en sera trouvé un peu secoué peut-être, choqué, bouleversé. Qui sait ?

(2, route de L.), voici dans notre village l’adresse de la mort [car nous n’avons pas chez nous de Piazza della Morte, comme à Viterbe, en Italie], la mort soudain révélée, mais entre parenthèses. Il ne faudrait pas qu’elle s’imagine… Au dix-neuvième siècle, le choléra lui-même nous avait épargnés, d’où les trois calvaires, aux trois entrées, nord, sud et est. Pour remercier du léger détour.

Et voilà qu’elle a réussi à se dénicher une adresse, et même un nom, la mort, même si elle demeure inconnue. Inconnue pour chacun d’entre nous, mais avec une adresse et un nom, entre parenthèses, comme prise dans un corset, contenue dans un territoire restreint, là, sur le papier, pour qu’elle ne s’aventure pas trop près, qu’elle ne s’avance pas soudain, tête haute, dressée contre nous de toute son arrogance, de toute son hostile prétention. Elle aurait pu le refaire, ce léger détour, cette fois encore. Mais elle ne le fait pas toujours, vous le savez bien. Parfois, elle frappe. Sans vergogne.

Ces parenthèses sont le tremblement de nos mains à l’écrire, de nos lèvres à le dire, ce vacillement de nos énergies quand l’inconnu s’en mêle, et nous confond. Entre ces parenthèses s’est insinuée la faille, la faille métaphysique, dans la feuille de chou locale. Cela ne prend pas trop de place, ça va, à côté des questions capitales. La question des poubelles, et de ce qui obstinément encombre.

Mais ce n’est pas elle, ce n’est pas la mort qui m’intéresse, c’est (X), entre ses parenthèses, comme dans un écrin. Ou serait-ce un tabernacle ?

(X), ou le X de Christos, le χ du grec antique, qui hante les parois de Catacombes, à Rome, dans les sous-sols de la via Appia antica, celui de l’Oint du Seigneur, de celui qui a reçu l’onction sainte, qui est devenu pour nous l’analogie de la douleur et de l’épreuve. Dionysos l’est aussi bien sûr, mais il l’inflige aussi, la douleur ; il se vautre dedans. Faut-il à ce point désespérer ?

Nous pouvons oublier le Christ [Il est disqualifié. Oh non, pas lui, dites-moi… Qu’en pensez-vous ? Pas lui, mais son image galvaudée sous le fardeau du pouvoir, de l’institution ecclésiastique et du conformisme au pire, du médiocre au carrément cruel, ce qui toujours fait l’Histoire], mais pouvons-nous oublier l’analogie ?

(X) de nom et prénom inconnu (2, route de L.)

L’analogie s’impose parmi nous de son signe, et par cette adresse – un lieu pour la mémoire, comme la niche sur le papier que forment les parenthèses.

Quand je songe à toutes ces macules de suie sur nos jours, ces taches sur nos instants, qui disent nos limites, le désespoir qui brime notre élan et entame notre capacité de résistance à la tentation du malheur dans l’étroitesse de la prison de séparation… On peut toujours succomber, surtout si l’on est seul. Les recettes du malheur sont simples, à la portée de tous. La joie demande un peu plus d’art et de dévouement.

(X) de nom et prénom inconnu (2, route de L.)

Il a dû mourir là, sur le bord du chemin. C’est un employé de la voirie qui l’aura trouvé au petit matin, comme un chien, comme un chat, un animal écrasé, au moment de nettoyer le talus, au bord de la route.

J’ai bien regardé par la suite à l’endroit même, en passant. Il ne pouvait habiter là. A moins qu’il ait trouvé refuge dans le cabanon de tôle tout près d’ici, sorte de cahute toute revêtue de broussailles, enfouie dans les ronces de l’été passé, très odorantes quand elles se parent d’évanescentes fleurs blanches, au bon mois de juillet, à la cime du plaisir.

Aujourd’hui, 5 février, alors que commence à cet endroit précis l’aventure, entre ces pages – l’aventure de (X) et non la mienne [encore que… « le geste d’une caresse y descend sur quelque chose… »], (X) réfugié en ses parenthèses, (X) qui nous est inconnu de nom et de prénom, et qui est mort déjà ; nous essayons de remédier à cela.
Oh, nous ne le connaissons pas. Je crois bien même que nous ne l’avons jamais vu. A moins que…

Non, il ne pouvait demeurer dans ce cabanon puisque les numéros pairs (2, route de L.) se trouvent de l’autre côté. Je pourrais aller demander à la mairie, pour élucider le mystère, mais à quoi bon ?

Il est mort et, à cela, non, nous ne remédierons pas.

(X), dans un premier temps, ouvre entre ses parenthèses un vide. Non, nous n’avons dans l’idée nulle image. Rien que la suspension fatidique d’un élan. Ou serait-ce… ? Nous hésitons, ne percevant qu’une simple résonance sur la corde tendue de l’instrument de musique. Une résonance qui ne trouve plus ses mots, bredouille et désespère.

(X) a emporté avec lui son secret, hormis peut-être cette part qu’avec lui nous partageons, au nom de l’analogie – la voix même.

« (X) de nom et prénom inconnu », in (X) de nom et prénom inconnu. Paris : Orizons, 2010, pp. 14-16.

Les quatre nouvelles rassemblées dans ce volume ont en commun une même préoccupation, l’individu, en ses pérégrinations en un monde indifférent. (X) de nom et prénom inconnu signale la mort d’un anonyme dans un petit village d’Ile-de-France ; l’auteur s’interroge sur la logique qui aboutit à de tels désastres. La Patinoire esquisse, dans les spirales que tracent sur la glace les danseurs, une silhouette au devenir et aux voix qui lui donnent forme. Paysage d’hiver, rassemblant divers personnages (médecin, professeur, peintre, militant, etc.) dans une salle d’un hôpital psychiatrique, fait écho à la crise profonde qui secoue notre monde. D’une nouvelle à l’autre, le récit progresse vers un commencement ; c’est la raison pour laquelle chaque chapitre de la dernière novella, Le plongeur de Paestum, débute par un A, jusqu’à faire advenir, grâce à l’acte décisif de Mary, adolescente qui voulait apprendre à plonger, le dernier, qui s’ouvre par un B. « Nick tapote l’épaule de Mary en remuant les lèvres. Il lui dit quelques mots que, de si loin, nous n’avons pas entendu, bien sûr. Peut-être les devinons-nous, n’est-ce pas, au sein de ce tissu d’ombre, sans cesse renouvelable, sans cesse disponible ? C’est bien cela, non, l’utopie – cette disponibilité, toujours, de la source d’amour ? »


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