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Octobre 2018 - Anne Mounic
Anne Mounic

Octobre 2018

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Geai. Pastel.

Songeant à l’exposition de l’Hôtel de Ville de Lagny (« Résonances » du 12 septembre au 26 octobre 2018), je propose un extrait de Sur le vif... Rembrandt, Félix Buhot, et bien d’autres (2018), qui contient quelques réflexions artistiques.

Le trait de Rembrandt m’émeut de sa vulnérabilité, et cela, plus particulièrement encore lorsqu’il choisit des sujets qui sont eux-mêmes vulnérables. Dans le catalogue, le commentaire insiste sur la parenté avec Jacques Callot et la suite des Gueux. C’est vrai, on y songe, et le croquis puise dans la misère la force du drame. Il transfigure l’extrême fragilité dans la vigueur d’un trait qui lie entre eux les instants et les esprits. On atteint à une mutualité qui, d’un siècle à l’autre, déjoue les tentatives renouvelées du pouvoir, ‒ à chaque fois différentes, mais de même nature ‒, à objectiver sa souveraineté, ‒ de droit divin, de naissance, due au mérite, obtenue par la force, verrouillée au nom du peuple, déduite de la rigueur mathématique du modèle économique. Les variations s’égrènent plus ou moins subtilement sur l’infini. Le sacré ‒ ce qui nous effraie, nous réduit, nous paralyse, exige le sang et la contrainte ‒ se métamorphose, mais le vieil homme qui marche, portant sur ses épaules le fardeau de sa vie et un vieux sac de toile quasiment vide, traverse chaque génération et vient, péniblement mais dignement, grâce à l’opiniâtreté du peintre, jusqu’à nous.
Le dessin, dans sa vulnérable vigueur, étoffe le devenir de sa trame humaine solidaire. Les musiciens ambulants de la gravure de 1635, exposés à Barbizon en avril 2017, traînent leur art, humblement, de porte en porte. Plus tard, en 1652, le paysan, appuyé sur son bâton, avance comme avec peine en tenant par la main son enfant qui regarde en arrière alors que le suit sa femme, le dos courbé, fatiguée. Elle marche sans ardeur.
Bien incisé, à l’eau-forte, le trait tient sa vigueur, paradoxalement, de la vulnérabilité de l’individu qui œuvre dans l’instant, car il faut une certaine audace, il est vrai, pour se faire confiance et dessiner d’une main subjective ‒ suivre sa pente, en somme, pourvu que ce soit en montant, comme le suggérait André Gide dans Les Faux-monnayeurs. Au dix-septième siècle, il fallait oser s’émanciper de l’objectivité rectiligne et sans souplesse des tailles et des contre-tailles. Aujourd’hui, c’est la norme du regard photographique qui prime. Il s’apparente à l’œil classique, qui refuse la vulnérabilité particulière pour se griser des certitudes couramment admises. Ce regard, qui se garde de l’affect au nom de l’universalité du jugement de goût, affirme plutôt qu’il n’exprime. Il se saisit, péremptoire, de l’éternité en faisant fi de la sève, unique et vraie, de l’instant. L’art s’y confond avec l’Idéal, « rêve de pierre », comme le disait Baudelaire de la Beauté.
La ligne est lisse, sans accroc, sans mouvement. La distance que ménage l’impersonnalité de l’œil lui épargne tout aveu. On n’aime pas, de nos jours, se reconnaître fragile et sans assurance.

Anne Mounic, « Rembrandt Harmenszoon van Rijn, sur le vif », in Sur le vif... Rembrandt, Félix Buhot, et bien d’autres. Nouvelles. Estampes et dessins de l’aueur. Chalifert : Atelier GuyAnne, 2018, pp. 21-23.


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