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Mai 2018 - Anne Mounic
Anne Mounic

Mai 2018

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Un extrait, pour ce mois de mai, du premier chapitre de Force, parole, liberté : rupture tragique ou continuité du récit, dont le titre originel était, empruntant à l’audacieuse expression de Claude Vigée, La circoncision de Dieu : rupture tragique ou continuité du récit.

https://www.honorechampion.com/fr/champion/10776-book-08534774-9782745347749.html

« Seul le singulier peut mourir » [1] , énonçait Franz Rosenzweig, et les penseurs qui se sont effrayés de ce risque de discontinuité et de chaos dans l’histoire humaine, ont tenté de substituer l’idée, ou l’esprit, à cette source multiple de la pensée, de sorte à transcender la brièveté de l’existence individuelle. De ce point de vue, on s’aperçoit que la totalité statique de l’idée est toujours débordée par la poussée du devenir, alors que si l’on prend en compte ce dernier, non seulement on ne s’aliène plus à une représentation figée que l’on finit par détruire lorsqu’elle entrave par trop le possible, mais on s’oriente pleinement vers l’avenir, en soi ressourcé comme interlocuteur. La rupture s’énonce comme un rapport avec une troisième personne, une absence, tandis que la continuité établit ce qu’Emile Benveniste nommait une « corrélation de subjectivité » [2] . Le récit, cette épopée individuelle, passe le relais, d’instant en instant, de singulier en singulier, du sentiment intime de vivre. « Nous sentons très bien », écrit Marcel Proust à propos de la lecture, « que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. [...] Mais par une loi singulière et d’ailleurs providentielle de l’optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c’est au moment où ils nous ont dit tout ce qu’ils pouvaient nous dire qu’ils font naître en nous le sentiment qu’ils ne nous ont encore rien dit. » [3] Par contre, que le livre devienne une « idole immobile » ne suscitant chez son lecteur aucun mouvement intérieur et alors : « Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort ; il s’encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d’être pour lui un élément assimilable, un principe de vie, n’est qu’un corps étranger, un principe de mort. » [4] En somme, le sujet, à la source de la lumière au commencement, fait de l’instant, non un présent en rupture de passé et d’avenir, arc-en-ciel sur la cataracte, comme le décrit Schopenhauer, [5] mais un moment intense de modelage du devenir, de métamorphose du passé en avenir – non mort et résurrection, mais reprise incessante de notre seule existence, temporelle, charnelle. Que l’on habite cet instant-là, et le sacrifice n’a pas lieu.


Force, parole, liberté : rupture tragique ou continuité du récit
. Paris : Champion, 2018, pp. 32-33.

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Rose et œillet. Gouache, 2018.

Notes

[1Franz Rosenzweig, L’Etoile de la Rédemption (1921). Préface de Stéphane Mosès. Traduction de Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel. Paris : Seuil, 2003, p. 20.

[2Emile Benveniste, « Structures des relations de personne dans le verbe » (1946), Problèmes de linguistique générale, I. Paris : Gallimard Tel, 1997, p. 232.

[3Marcel Proust, Sur la lecture (1905). Arles : Actes Sud, 2011, p. 32.

[4Ibid., pp. 40-41.

[5Arthur Schopenhauer, 54, Le Monde comme Volonté et comme Représentation (1819-1859). Paris : P.U.F. Quadrige, 2004, p. 354.


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