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Avril 2018 - Anne Mounic
Anne Mounic

Avril 2018

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En cette fin du mois de mars paraissent deux ouvrages, un petit recueil de poèmes, d’une part, Aux courbes du langage (Colomiers : Encres Vives, 2018), et un essai critique, Force, parole, liberté : Rupture tragique ou continuité du récit (Paris : Champion, 2018), dont j’extrais ci-dessous le début de l’introduction, à laquelle j’ai donné pour titre « L’utopie du récit ».

https://www.honorechampion.com/fr/champion/10776-book-08534774-9782745347749.html

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Ce bref essai s’est imposé à moi alors que je travaillais sur les articles ayant trait au thème de la rupture pour le numéro 19 (mai 2015) de la revue en ligne Temporel, fondée en février 2006. C’est ainsi que nous présentions la question : « Quelle place la rupture peut-elle occuper au sein du récit, qui reflète l’aspiration humaine à la continuité, et à la transmission, en dépit de la mort du singulier ? Le sacrifice, se fondant sur l’illusion qu’un renouveau radical soit possible, et souhaitable, comme si de la mort pouvait naître la vie, induit une rupture. D’ailleurs, Aristote, en ses réflexions sur la tragédie, l’associe à la catharsis, par lequel le spectateur s’affranchit de ses émotions de pitié et de crainte. Par contre, le récit, épique ou picaresque, et, plus largement, la parole, en tant qu’elle établit le lien intersubjectif entre Je et Tu, féconde l’empathie. » Je savais confusément que s’annonçait pour moi une réflexion qui dépasserait le cadre de la revue, mais la structure même de ce volume ne m’apparut clairement qu’une fois trouvé le titre que j’envisageai d’abord, certes audacieux de notre temps, La circoncision de Dieu. Comme je m’en explique dans le premier chapitre, l’expression est de Claude Vigée, dont j’ai toujours admiré, dans La lune d’hiver (1970), la réflexion, décisive à mes yeux, sur le sacrifice d’Abraham. Force, parole, liberté résume en trois mots ce motif hautement évocateur.
En ce qui concerne la critique littéraire, je ne me suis jamais satisfaite d’une dissection formelle des œuvres. Comme je l’ai toujours dit aux étudiants tentés par cet exercice qui se pose volontairement ses limites, la mise en relief de ce qu’Henri Meschonnic appelle le rythme doit mener vers la mise en valeur, d’un tour d’esprit, d’une sensibilité, d’une pensée. Une œuvre se crée au singulier à un instant donné. De même que le singulier est composite, Je et Tu faisant face aux complexités de la troisième personne, altérité non maîtrisée et, qui plus est, difficile à cerner, l’instant opère une synthèse qui donne forme au devenir. On peut nommer kairos ce moment opportun par lequel l’être entre en lui-même afin d’établir une continuité à divers égards. Œuvrant artistiquement ou poétiquement, il assure un lien constant entre ce flux intérieur, tout d’ombre et sans représentation, askopov, comme les Anciens qualifiaient la parole d’Hermès, et la conscience, qui fige et fragmente jusqu’à s’oublier elle-même dans le dualisme de la chair et de l’esprit. La continuité concerne également le devenir. Si le temps chronologique s’écoule tout uniment hors de nous-mêmes et, puisqu’on ne se l’approprie pas, se fait destructeur, le temps que l’on modèle dans l’œuvre non seulement inscrit ses instants remarquables hors de l’oubli, mais se rend encore disponible à l’avenir. La continuité s’affirme dans cette extase qui est ouverture à demain, – un souffle, qui implique la souplesse d’une pensée en mouvement. A cette double altérité, personnelle et temporelle, se lie celle qui oriente le dire vers son interlocuteur, cet étranger qui le lira un peu plus tard, ou beaucoup plus tard. Le non-lieu du récit, son utopie, se situe dans le temps, établissant avec son au-delà – autrui, un autre instant – une continuité paradoxale, toute pathétique.
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Anne Mounic, Force, parole, liberté : Rupture tragique ou continuité du récit. Paris : Honoré Champion, 2018, pp. 13-14.

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