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Février 2018 - Anne Mounic
Anne Mounic

Février 2018

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Sur le vif, Lagny, 2014. Pointe sèche sur cuivre, 2017.

Je reproduis ci-dessous une nouvelle qui se trouve dans Sur le vif... Rembrandt, Félix Buhot, et bien d’autres, paru en janvier 2018. Je choisis celle-ci pour donner une idée du livre, car je voudrais insister sur le fait que le Je narratif est une composition et qu’il ne correspond jamais complètement à l’auteur. Le récit participe de ce que Thomas Mann appelait « stylisation » (« Tout art authentique est stylisation, et non copie servile. » Thomas Mann, « La littérature et Hitler » (1934), in Etre écrivain allemand à notre époque. Essais et textes inédits réunis et présentés par André Gisselbrecht. Traduit de l’allemand par Denise Daum. Paris : Gallimard Arcades, 1996, p. 254). Tout travail de l’esprit d’ailleurs est stylisation, en vue d’un partage. Je parle de récit et non de fiction, car on fait généralement de ce mot l’équivalent d’invention, alors qu’il se déduit du participe passé, fictum, du verbe latin fingere, qui signifie « façonner, pétrir ». Tout travail de l’esprit est façonnage, et c’est incessamment qu’on formule, qu’on analyse, qu’on compose et stylise ce qui nous arrive afin de donner en partage une réflexion sur cette réalité qui toujours nous devance. Quelle est-t-elle ? Interaction, intersubjectivité, résistance, des autres ou de la matière, à nos désirs ou nos ambitions, et nous n’avons de cesse de tenter de la saisir, d’exprimer nos réactions, de l’analyser, de les analyser, pour la modeler, au moins là où nous avons prise, dans le récit, dans l’œuvre d’art. La joie que procure l’exercice de cette force se heurte malheureusement à un certain nombre d’obstacles. Cette nouvelle soupèse la part de la joie et celle de la douleur.

Contrastes, valeur, vigueur

- Tiens, regarde par ici. Tu vois cette personne ? me demanda mon amie, alors que nous croisions dans l’assistance une femme ayant environ la quarantaine, souriante, un peu timide, ou seulement réservée, très solitaire en tout cas ‒ c’est au moins l’effet qu’elle me fit lorsque je me tournai discrètement vers elle.
Chantal se tut. Je patientai, tandis qu’elle saluait, un peu froidement, me sembla-t-il, cette dame aux allures amènes.
- Elle m’avait, reprit-elle une fois que l’autre se fut éloignée, conviée à exposer quelques-unes de mes photos dans sa galerie, à Paris, du côté de la rue des Francs Bourgeois. Tu sais, ce quartier jadis si populaire et qui est devenu maintenant commercial et branché ?
- Oui, je vois. Je n’y vais pas très souvent, pour cette raison-là, sans doute.
- Malgré tout, je me réjouissais de l’occasion, me confia mon amie. Ce n’est pas si souvent...
- Et alors ? demandai-je. Cela ne s’est pas fait ?
- Pire que cela.
J’attendis, intriguée.
- Oui, reprit Chantal. Elle m’avait vivement encouragée à lui envoyer quelques clichés pour une exposition collective. J’avais dûment complété les formulaires, choisi mes épreuves ; je les avais même encadrées selon les normes requises. Enfin, j’avais fait tout ce qu’il fallait et je n’étais pas mécontente.
Mon amie m’avait déjà raconté quelques-unes de ses mésaventures d’artiste photographe. L’art présentait, si l’on voulait partager ce qu’on faisait, un terrain très mouvant. Beaucoup d’appelés et peu d’élus, résumaient certains, mais la formulation ne recouvrait pas exactement la réalité.
- Et quelques semaines plus tard, poursuivit-elle, un ton plus haut, sous l’effet de l’émotion, je reçois tous les papiers, qui me sont renvoyés, accompagnés d’une lettre circulaire de refus, sans autre explication.
- Désagréable, dus-je admettre.
- Tout ce que j’ai pu glaner, par l’intermédiaire d’une connaissance qui demeure dans le même immeuble, celui où se situe la galerie, c’est : « Ce travail n’est pas abouti... »
Je hochai la tête, comprenant son amertume.
- Drôle de formulation, n’est-ce pas ? remarqua Chantal. C’est ce qu’on dit généralement pour se débarrasser de la question, en imputant le jugement à la délibération d’un jury dont on ne sait jamais qui le compose. Des êtres avisés, qui dissimulent sous l’anonymat leur manque d’imagination.
- Cela ne t’était jamais arrivé ? m’enquis-je.
- Oh, bien sûr que si. Il n’advient même que ce genre de péripétie. Tu plais ici, tu déplais là-bas. C’est une question de personnes, de tempéraments. C’est partout pareil, non ? Mais nous, artistes, nous nous enfermons sans doute plus facilement dans ce piège, puisqu’une œuvre n’existe pleinement que dans l’œil d’un autre. L’art, dans son principe, exige cette réciprocité. Sinon, on devient pathétique. Mais tu avoueras qu’à mon âge...
Chantal avait quelques années de plus que moi ‒ quelque soixante-dix ans, à l’époque dont nous parlons. Il est vrai que passer toute une vie à se heurter au caprice d’autrui devient, au bout d’un moment, difficilement supportable. Même si je n’étais pas moi-même artiste, j’étais capable d’imaginer ce que mon amie pouvait bien ressentir. J’en avais déjà discuté avec elle.
Jeune, on se dit qu’il faut écouter les conseils et puis on finit par s’apercevoir que pouvoir et mérite ne correspondent que très rarement. On se demande qui juge, et l’on se surprend à ne pas aimer du tout l’œuvre de ceux qui se permettent de vous reléguer. De tout ce qu’avait pu me conter Chantal, j’avais toujours déduit qu’il valait mieux apprendre à surmonter ce genre de contrariété, ou de défaite, afin de recouvrer la joie.
- Il vaut mieux oublier, lui conseillai-je ce jour-là.
- Oh, bien sûr, soupira mon amie.
Nous avions repéré les lieux et visité l’exposition, qui traitait des liens de la photo et du cinéma. Nous disposions désormais d’à peu près deux heures avant la conférence, prévue à quatre heures de l’après-midi. Le conférencier, un cinéaste, devait nous entretenir de l’importance de la photographie et de la lumière dans l’art cinématographique. En lisant le libellé de l’exposé, j’avais songé à ces magnifiques films d’avant la couleur où l’équilibre des noirs et des blancs, les contrastes et les nuances, contribuaient à la force de la dramaturgie, mais il fallait qu’il y ait dramaturgie. Qu’on décèle une faiblesse de ce côté, et l’œuvre se faisait esthétisante, sans prise sur ce qui importe, à savoir l’épreuve partagée de la vie. J’avais proposé à Chantal de m’accompagner.
Nous nous trouvions à L., bourgade d’Ile-de-France que nous ne connaissions pas auparavant. Nous étions donc arrivées en avance de peur de ne pas trouver tout de suite le centre culturel. Nous nous aperçûmes ensuite que Madame D., la jeune galeriste que connaissait mon amie, se trouvait là, car elle avait apporté, afin d’illustrer les propos du conférencier, quelques clichés appartenant à sa collection.
Elle aussi avait du temps à perdre, apparemment, avant le début de l’exposé, qui devait avoir lieu dans la salle de spectacle attenante au hall d’exposition. Le complexe culturel se trouvait un peu à l’écart, à peine, du centre de la ville. Nous nous rendîmes à pied sur la place des Marchés, sorte de conque ménagée autour d’une fontaine qui, de très loin et en beaucoup plus modeste, pouvait ressembler à la fameuse piazza del Campo de Sienne, qui descend lentement vers le Palazzo Pubblico, s’élevant, majestueux, derrière la fonte Gaia de Jacopo della Quercia. Les originaux de ces reliefs se trouvent de nos jours au musée. A L., la fontaine est ronde, de pierre et non de marbre, plus simple que celle de Sienne, mais elle possède tout de même un certain charme.
Il y avait là deux cafés. Nous choisîmes celui qui ne faisait pas tabac et nous assîmes en terrasse, au soleil. Madame D., en passant, esquissa à notre intention un léger signe de tête. Nous la saluâmes. Elle s’engagea dans une rue commerçante qui ouvrait en contrebas de la place et nous la vîmes flâner nonchalamment. Elle regarda avec attention chaque vitrine, comme pour tromper le temps et la solitude.
Je ne sais comment Chantal considérait la situation, mais je ne pouvais, pour ma part, me défendre d’une certaine tristesse, même si je n’ai rien à voir dans ces amertumes d’artiste. J’avais bien conçu l’idée, adolescente, d’écrire. J’ai écrit quelques poèmes quelques ébauches de roman, mais je n’ai pas poursuivi. La vie a pris un autre cours. Et à voir combien Chantal peut souffrir, parfois, de toutes ses déconvenues, je ne regrette rien. Il faut dire, de surcroît, je l’ai constaté, que les échecs marquent davantage que les succès. L’artiste vit une vie en montagne russe, en somme. Car Chantal n’est pas la seule à se morfondre parfois. J’ai un vieil ami peintre dont les toiles s’abîment dans son grenier.
- Tout cela, quand je serai mort, me confie-t-il souvent, en montrant ce qu’il nomme « le désastre » d’un ample geste et avec un sourire malin, tout cela finira à la benne à ordures. Que veux-tu ? J’aurai eu le plaisir insigne de faire une œuvre !
J’aperçus au loin Madame D., qui remontait la rue en regardant le bout de ses souliers, toujours seule.
- Nous pourrions l’inviter à notre table, proposa Chantal, un peu hésitante tout de même, comme si elle m’eût demandé mon avis.
- As-tu quelque chose à lui dire ? lui demandai-je.
Elle haussa les épaules, résignée.
- Finalement elle se retrouve toute seule, murmura-t-elle. C’est triste. La solitude s’impose et se creuse alors que l’œuvre d’art vise à faire pot commun de nos craintes et de nos joies. C’est absurde, non ?
- Tu ne crois pas que tu idéalises ? lui suggérai-je, même si, je te l’accorde, la solidarité de tous induit l’intégrité personnelle, et vice versa.
- J’ai toujours rêvé d’un tel équilibre de la confiance, avoua-t-elle.
- C’est l’utopie vers laquelle nous tendons tous.
- Et le découragement vient si facilement quand cet espoir se dérobe...
- Certains te taxeraient de puérilité, lui dis-je, comme pour la mettre en garde.
Elle sourit. Un peu de temps passa.
- Ce que je vais te dire n’est pas une critique, commençai-je.
Mon amie, inquiète, dressa l’oreille.
- J’aime bien tes photos, poursuivis-je, mais je me suis fait cette réflexion l’autre jour, au Louvre, en regardant les dessins de Rembrandt.
Chantal fronça les sourcils. Elle attendait.
- La perception photographique a envahi le monde de l’art, continuai-je. Et je ne parle pas seulement d’Andy Warhol. Le spectateur tout extérieur que je suis a l’impression que très peu d’artistes dessinent de nos jours. Et cela va de pair, dans notre monde, ‒ comment dire ? ‒, avec le triomphe du général sur le particulier, de la science sur l’art, du commerce sur l’œuvre, qui, de ces façons diverses, se trouve réduite à l’objet. En tant qu’objet, elle se soumet au jugement de goût, ce qui évite souvent de la pénétrer.
- C’est effrayant, murmura Chantal.
- Et comme chacun d’entre nous se voit incessamment confronté à une multitude d’objets, il s’y éparpille et ne trouve jamais de répondant.
Mon amie hocha la tête, comme si elle commençait à saisir où je voulais en venir.
- On ne s’épanouit pleinement que grâce à des relations de réciprocité et de dialogue, suggérai-je. Dans l’objet, on se fragmente, et l’on perd son intégrité.
A ce moment-là de mon explication, je compris tout à fait pourquoi j’avais très tôt renoncé à une carrière littéraire ou artistique. Ce monde de rivalité et d’affirmation de soi, que je jugeais intempestive, me répugnait. En passant inaperçue, j’avais au moins, au cours de ma modeste vie, trouvé la paix. Je m’en sentis, rétrospectivement, soulagée, même si, je le concevais bien, j’avais définitivement fermé en moi une porte, celle qui conduisait à ce que je me suis à jamais privée de découvrir. Des instants de mon existence, je n’aurai rien, finalement, préservé, ni offert en partage. Je serai demeurée passive, absolument. A certains égards, cette attitude équivalait à un très profond découragement. J’avais cédé aux pressions, qui m’incitaient à esquiver toute blessure et toute impudeur, et je m’étais avouée vaincue.
Peut-être, qui sait, aurais-je su me créer un chemin afin d’offrir avec naturel ce qui m’était révélé, sans céder à l’arrogance ou à l’aigreur, à la vanité ou au repli égocentrique. Peut-être serais-je parvenue à écarter tous ces embarras, qui tiennent de la volonté de pouvoir plus que de l’art, après tout, sans me faire l’impression, au bout de tant d’années, ‒ comme je soupçonnais Chantal, à ses moments les plus douloureux, de se le figurer ‒, de frôler dangereusement le pathétique.
- C’est ce que tu disais tout à l’heure, non ? questionna-t-elle. Pour toi, intégrité rime avec solidarité ?
- Oui, je le crois.
Bien sûr, durant ma carrière de documentaliste, il avait fallu que je compose avec l’humeur de mes supérieurs, mais il y fallait de l’habileté, de la diplomatie, et non pas de l’audace, ou de l’intrépidité, comme il en fallait pour pénétrer par cette petite porte, unique, singulière, qui n’est ouverte en nous que pour nous. Et je ne souffrais pas de cette implacable solitude des artistes, que toujours tyrannise un terrible sentiment d’urgence. Je me bornais à recevoir avec espoir et joie ce qu’ils me donnaient. Grâce à eux, je pouvais me laisser aller à une certaine nonchalance. Je ne me voyais pas contrainte de dévoiler ce point d’extrême vulnérabilité qui brûle au cœur de toute vie, afin de le porter à sa splendeur, sous peine d’absolue reddition à l’impasse tragique et à son inhumaine violence. Je le savais. J’avais gardé le masque. A chaque instant, je pouvais me défiler. Ma vie réelle demeurait clandestine. Je n’avais pas cherché la lumière, je ne l’avais pas créée, au ventre de l’obscur. Je n’avais pas décidé, à mes risques et périls, de ma liberté. J’avais effleuré mon être. A la surface, je me tenais tranquille, lisse comme un miroir.
Nous retrouvâmes Madame D. sur le seuil de la salle de spectacle. Elle nous sourit de la mine à la fois timide et vague des indifférents. Elle me fit l’effet d’une silhouette sans contour, et sans voix.
Nous prîmes place. Le conférencier entra et s’installa derrière une petite table. Une lampe de bureau éclairait ses notes. De la main droite, il actionnait la commande de son ordinateur. Les images étaient projetées sur un grand écran. Nous entrâmes alors dans l’insurpassable magie des contrastes, des nuances et des valeurs, au vif de la dramaturgie.
Nous vivions. Et j’étais contente de partager ces impressions avec mon amie artiste. Sa joie creusait bien plus profond en elle que les petits désagréments causés par les déconvenues. Je le savais. Je savais aussi que, pour ma part, je manquais de cette envergure-là.

14 avril 2017.

Sur le vif... Rembrandt, Félix Buhot, et bien d’autres. Chalifert : Atelier GuyAnne, 2018, pp. 29-35.

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Elan. Gouache, 2017.


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