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Janvier 2018 - Anne Mounic
Anne Mounic

Janvier 2018

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Avril à Paris. Gouache, 2017.

La nouvelle reproduite ci-dessous paraît, avec la nouvelle année dans Paris en toutes lettres. Paris : La Maison bleue, 2018, pp. 103-110, dans une version légèrement abrégée par rapport à l’original, que je restitue ici.

Meilleurs vœux pour 2018.

anne.mounic

April in Paris, chestnuts in blossom...

Je préfère Rome.

Bien évidemment, je commence à percevoir, là-bas également, la progressive empreinte du temps. Nous nous y rendons régulièrement, chaque été, depuis 2004. A cette époque-là, déjà, nous n’avions pas retrouvé le restaurant où nous dînions le soir, dans une rue adjacente à la via Cavour, durant l’hiver 1981-1982. La piazza Navona et le Campo dei Fiori n’étaient plus complètement ouverts à la circulation, comme au siècle dernier et dans les films des années 50 et 60, cette période bénie de la comédie italienne. De plus, l’endroit où, le midi, nous savourions les spaghetti alle vongole, derrière l’étalage du fleuriste et le kiosque à journaux, sous le regard perspicace et martyr de Giordano Bruno, ‒ eux n’ont pas bougé, encore aujourd’hui ‒, s’était transformé en un restaurant chic, qui n’avait plus rien à voir avec la trattoria populaire où se retrouvaient les commerçants du marché et leurs clients, non loin de l’ambassade de France, confortablement installée dans le palais Farnèse, sur la petite place voisine, beaucoup plus calme.
Depuis 2004, Rome a changé. Nous ne déjeunons plus au Campo comme nous le faisions auparavant, vers deux heures de l’après-midi, en regardant, alors que les derniers marchands replient leur étal, passer le véhicule de nettoyage qui, dans un bourdonnement sonore et continu, ramasse les épluchures de légumes, les cageots vides et tous les papiers abandonnés au vent, froissés, soulevés, en faisant luire le pavé sous le jet d’arrosage. S’élèvent à ce moment-là ces parfums coutumiers des fins de marché, à la fois suaves et rances, séduisants et nostalgiques. L’instant, dans son effervescence, s’est éteint.
C’était il y a très longtemps, le pavé luisant, les odeurs de légumes, les balais de rameaux, la patience des hommes qui les maniaient, du côté des pavillons Baltard, l’hiver, alors que nous traversions les Halles pour aller admirer, aux magasins du Louvre, et je ne sais plus si nous poussions jusqu’à la Samaritaine, les somptueuses vitrines de Noël. Au petit matin, nous apercevions de la fenêtre, au bout de la perspective ouverte par la rue Palestro, le ballet des camions qui venaient ravitailler le ventre de Paris. Lorsqu’on voit dans les films, de la Nouvelle vague, mais pas uniquement, la ville de ces années-là, ‒ fin des années 50 et années 60 ‒, elle prend, au regard de la cohue actuelle, une allure provinciale, un peu comme Budapest, que nous avons revue en 2002, notre guide de 1974 en main (éditions Corvina, Budapest, 1971, exactement). L’avenue de la République populaire (Népköztársaság útja), qui part du croisement de la rue Attila József (venant de la Cité), du boulevard du Conseil et de l’avenue Bajcsy-Zsilinszky, s’appelait désormais Andrássy útja, du nom de celui, qui, en 1870, avait eu l’idée de cette grande artère reliant la Cité au Bois de Ville. On y trouve désormais, au numéro 60, la Maison de la Terreur (Terror Háza), musée des horreurs du nazisme et du communisme (un condensé des romans d’Imre Kertész), que nous avions visitée en 2002. Je me souviens particulièrement des photographies du soulèvement de 1956, conduit, entre autres, par Imre Nagy, qui fut exécuté en 1958.
Cependant, à l’époque, mes parents, lorsqu’ils voulaient garer leur Dauphine, se plaignaient déjà de devoir tourner plusieurs fois dans la rue du Caire, les rues Saint-Denis, Réaumur, et le boulevard Sébastopol. Ils vivaient dans l’appartement qu’occupait la mère de ma mère depuis plusieurs années, car mon grand-père, ouvrier joaillier, avait été, en son temps, ‒ avant la guerre ‒, bien installé dans le quartier. Ma grand-mère connaissait encore, dans les années 60, quelques horlogers et bijoutiers de cet arrondissement, qui en rassemblait bon nombre, ‒ l’un sur le boulevard lui-même, un peu plus loin, sur le trottoir d’en face. J’aimais bien aussi la boutique de matériel de cuisine de la rue Montmartre, devant laquelle nous passions en nous promenant. La vitrine, emplie de formes et de couleurs très variées, m’étonnait d’une telle abondance. Les noms des rues me plaisaient aussi, la Grande Truanderie, la rue aux Ours, ‒ j’appris bientôt de Victor Hugo que nous flânions alors au cœur de la Cour des Miracles. Nous demeurions au 113, boulevard de Sébastopol, Paris 2ème, département de la Seine. J’appris beaucoup plus tard que, jusqu’au dix-huitième siècle, le cimetière des Saint-Innocents était en fait, comme tous les cimetières, un vaste charnier à ciel ouvert.
En ville, se mêle au temps cyclique, ‒ cet éternel retour des saisons qui enchante la campagne ‒, le fil de l’histoire, cet esprit du récit qui nous inscrit tous dans un vaste effort épique, bien plus ample que nous, mais dans lequel nous comptons du poids singulier du conte ; il nous fait don de la conscience. Dans son film de 1966, Paris brûle-t-il ?, tourné sur un scénario de Gore Vidal et Francis Ford Coppola, que j’avais vu avec ma mère au cinéma qui se trouvait, sur le boulevard Sébastopol, après le square Emile Chautemps et la pharmacie, en remontant vers la gare de l’Est ‒ alors, pour moi, le bout du monde ‒, René Clément nous prévient, avant même le générique, que de grands noms y seront mis en avant, mais qu’il ne faut surtout pas oublier que Paris fut libéré grâce à l’action conjuguée d’une multitude de combattants de l’ombre. Le colonel Rol-Tanguy, des F.T.P.-F.F.I., Gallois, alias le commandant Cocteau, Yvon Morandat et sa femme Claire, qui tous deux prirent possession de Matignon, sont devenus pour nous des héros de légende, mais résister est une tâche ardue, ingrate et meurtrière, que René Char refusa toujours d’idéaliser.
Que Paris, ainsi que Varsovie, ait été bombardé par la Luftwaffe, comme Hitler dans sa démence en avait intimé l’ordre à Von Choltitz, nommé gouverneur militaire de la capitale, et nous ne serions sans doute pas là, nous tous, pour en parler ‒ nos parents tués dans les immeubles en flammes et sous les décombres, comme le raconte, en Pologne, Wladyslaw Szpilman, le célèbre pianiste (dont Roman Polanski a mis en scène la miraculeuse survie) qui se cachait dans ce chaos se refermant sur ses victimes. Et, à supposer que nous soyons nés, quelle enfance aurions-nous vécue sans Notre-Dame, le Louvre, le jardin des Tuileries, le guignol et le manège à anneaux du Luxembourg ? « Et ils ont pris jusqu’à mon cochon en carton », se lamentait Jacques Prévert, évoquant une descente d’huissier chez ses parents. Car nous aurions perdu également les belles croisières en voiliers bigarrés sur les bassins de nos jardins, aux Tuileries, au Sénat. Volker Schlöndorff reprend, en 2014, ce thème, d’après la pièce de Cyril Gély, mais d’une manière très différente, insistant sur la décision individuelle, plus que sur l’élan de l’histoire et l’enchaînement des faits. « Le premier acte est notre libre choix », fait dire Goethe à Méphistophélès dans le Premier Faust, « nous sommes esclaves du second. »
Varsovie fut reconstruite à l’identique, sauf, si je m’en souviens bien, ce vaste espace vide, une pierre posée au milieu, une inscription, où se commémorait le ghetto. A Prague, en 1974, on célébrait, dans chaque vitrine, le trentenaire de la Libération, 1944-1974. Le pont Charles et la cathédrale Saint-Guy, dans le quartier de Hradčany, traversèrent, tout au long du siècle, les caprices de l’épopée. Je me souviens d’une dame âgée rencontrée dans un square, en ce qui était alors la Tchécoslovaquie, qui me dit combien elle regrettait l’époque de Masaryk, premier président, après la Première Guerre mondiale, de la nouvelle république tchèque. Les haut-parleurs, postés aux quatre coins du jardin, diffusaient en permanence une musique qui évitait l’intime recueillement.
Rome possède, à l’égard des inévitables métamorphoses du devenir, le même genre de souplesse. Elle fut déclarée « ville ouverte », futur titre du film de Rossellini, en 1943, afin que son intégrité historique soit protégée. Un bombardement américain fit tout de même une multitude de victimes le 19 juillet 1943. Dans la capitale italienne, le temps humain s’incarne de façon très délicate en conservant ses proportions. En effet,‒ nous apprîmes cela du guide qui nous fit visiter la Villa Médicis, une année où elle fut ouverte au public ‒, il est interdit d’y bâtir des édifices dépassant en hauteur la coupole de Saint-Pierre. Dieu est inégalable et ses représentants terrestres, souverainement inégalés.
Nous admirions, du Pincio, le panorama des terrasses et des églises. Les artistes, eux, demeurent en nos mémoires, à mesure humaine, ‒ la juste mesure ‒, amie du temps vécu, même si l’effort paraît parfois disproportionné. Entre Jules II, della Rovere, et les Médicis, Michel-Ange endura les pires épreuves. Les villes, avec art, dissimulent la douleur singulière.
Je suis allée à Londres, pour la première fois, à la suite d’un chagrin d’amour. C’était la période de Noël, qui n’est pas la meilleure pour visiter cette capitale, car la fête de famille se prolonge le lendemain, le 26 décembre, avec Boxing Day. Je me sentis très seule, isolée, et la National Gallery, pas plus que les promenades dans Hyde Park, ne suffit à me consoler. Deux mois plus tard débutait une autre aventure, qui dure encore. Le temps, sur le seuil, n’avoue pas tout, dans ces années de jeunesse où la conscience se forge. Jeunes amoureux, on grandit ensemble, pour ainsi dire. On découvre le monde. On tient à s’émerveiller.
A Washington, qui est une ville moins haute et plus spacieuse que New York, n’étant pas mariés alors, nous ne pûmes, dans l’auberge de jeunesse, dormir ensemble. Nous nous passions, soir et matin, le tube de dentifrice en terrain neutre, dans le couloir qui séparait les domaines et les genres. Nous ne sommes pas retournés à Berlin depuis la chute du mur. En 1974, les bâtiments de ce qui avait été le Reichstag, ainsi que la célèbre Brandenburger Tor, se tassaient contre le morne, l’interdit, l’inconnu, pareil à un désert. Dans l’enclave de l’Ouest, on trouvait pour des sommes très raisonnables de beaux appartements anciens, équipés de superbes poêles de faïence. L’un d’eux fit notre admiration chez nos amis d’alors, rencontrés durant un voyage précédent. Paris, déjà, commençait à devenir difficilement abordable.
A Madrid, un peu plus tard, des amis d’amis nous prêtèrent leur appartement et nous séjournâmes dans cette ville comme ses vrais habitants, le temps, trois ou quatre jours, de prendre toute la mesure des richesses du musée du Prado. L’appartement lui-même modulait intérieur et extérieur par un arrangement subtil de vérandas et de terrasses, qui offrait jusqu’à l’intime un accès graduel, comme en colimaçon, ou bien, dans un sac à main, le jeu des poches et des recoins. Ce fut la même année que nous nous rendîmes à Lisbonne, pour voir picorer les poules au seuil des bâtisses de l’Alfama, dans les ruelles à flanc de colline, au-dessus du port. Le Portugal, après la Révolution des œillets, en 1974, était devenu une destination heureuse pour toute une jeunesse éprise de liberté et affolée par la terrible constance de la cruauté, dont les visages voulaient faire croire qu’ils s’opposaient.
Bucarest avait été déjà bien détruite en 1974. La normalisation architecturale et urbanistique produisait des villes qui se ressemblaient ‒ immeubles vertueux, sans ornements ni fioritures, artères se croisant à angles droits, sans repères, sans grâce, un camaïeu de gris. Belgrade était un peu plus gaie que Zagreb, future capitale de la Croatie. Seules Ljubljana et Skopje conservaient un charme rustique, sans doute dû, pour la première, à la proximité de l’Autriche ; pour la seconde, à son passé ottoman.
Nous séjournâmes plus tard à Vienne, nous attardâmes avec ravissement dans les salles du Kunsthistorisches Museum, à admirer les kouroi crétois et les tableaux de Breughel l’Ancien, et découvrîmes les Heurige, ces guinguettes, sises sur les coteaux, aux abords de la capitale. Quelques années plus tard, nous montions vers le Nord, savourant au printemps les musées royaux de Bruxelles, du sous-sol aux plus hauts étages, un condensé d’art européen, jusqu’au contemporain. Nous ne sommes pas retournés à Amsterdam depuis la restauration du Rijksmuseum. La Ronde de nuit nous avait impressionnés, ‒ cela tombe sous le sens ‒, mais nous avions aussi découvert les tableaux de Goltzius, que nous connaissions comme graveur, d’où l’extrême rigueur de son trait et la précision de ses modelés.
Nous n’avons jamais vu Rome en avril, seulement en plein hiver ‒ chacun, muni de son panettone et de son poinsettia, distribue ses vœux dans les cafés, sur les seuils et les paliers, auguri, auguri ; on entend claquer les pétards la nuit de la Saint-Sylvestre ‒, ou en plein été, jusqu’à plus de quarante degrés, quaranta gradi. Fa caldo, fa troppo caldo. Et le marchand de ceintures de la via dei Giubbonari, qui mène de la via Arenula au Campo dei Fiori, rêve déjà de son séjour en Corse, au mois d’août. C’est moins cher que la Sardaigne. Un été, nous eûmes l’occasion de monter sur la terrasse d’un immeuble, non loin du Torre Argentina, et de contempler la ville rose et dorée dans son infini de coupoles parmi les entrelacs de pétunias et de géraniums, en respirant le parfum entêtant du gelsomino. Le serveur et le patron de la trattoria Vecchia Roma, via Leonina, nous reconnaissent d’année en année. Nous prenons une grillata mista di pesce, pour deux, et des légumes de saison. Non loin, la grande avenue des Forums impériaux, percée par Mussolini, qui détruisit les taudis et supprima les chats avant d’entreprendre les travaux, comme le conte, indignée, Marguerite Yourcenar dans le Denier du rêve, est désormais interdite à la circulation automobile. Les touristes s’y déploient nonchalamment, dans des accoutrements variés et pas toujours élégants, entre le marché de Trajan, le Forum romain et le Colisée.
Avec les arènes de Lutèce et les thermes de Cluny, Paris ne saurait rivaliser. Cependant, dans cette ville de mon enfance, je perçois plus que partout ailleurs le lent modelage du devenir. Sur le boulevard de Sébastopol, les boutiques se sont peu à peu transformées en magasins de prêt-à-porter en gros. C’est la parfumerie, située tout près du passage du Ponceau, qui a tenu le plus longtemps, mais récemment, lors de ma dernière traversée en autobus, en remontant vers la gare de l’Est afin d’y prendre mon train pour rentrer dans le village de Seine-et-Marne où nous habitons désormais, j’ai vu qu’elle avait été remplacée par une enseigne de vêtements.
Comme je le conte dans Le Dit du corbeau, nous y sommes retournés, mon frère et moi, au cinquième étage du 113, à gauche sur le palier, où nous habitions il y a très longtemps, et nous sommes retrouvés devant deux vantaux refermés sur le puits du souvenir. Le passage du Ponceau lui-même, où nous passions jadis afin de rejoindre la rue Saint-Denis pour aller faire les courses au faubourg, de l’autre côté des Grands Boulevards et de la porte, s’est assagi, pour ainsi dire. La remailleuse est partie depuis longtemps, qui reprisait les bas sur un œuf blanc et luisant, et il n’y a plus personne pour soigner les baigneurs, à la « clinique des poupées », comme on me disait autrefois.
Les portes cochères elles-mêmes, du 113 et du 115, sont devenues quelconques, sans Madame Berthe et Mme Raymonde qui, du matin au soir, par tous les temps, dans leur guérite, y tenaient conversation avec les concierges, les locataires et les passants. « Tirage ce soir ! Qui n’a pas son petit billet ? », criaient ces deux dames, emmitouflées l’hiver dans de douillets chandails et écharpes, en agitant chacune, par-dessus un étalage multicolore, un éventail de billets de loterie. Ma mère en prenait un parfois. Je ne sais si elle a jamais gagné. Il existait un tirage spécial, qui m’intriguait, celui des « gueules cassées ». Mon grand-père maternel, le joaillier, avait été blessé très grièvement, durant la Première Guerre.
Lorsque nous rentrions de l’école, mon frère et moi, ‒ lui, cinq ans, et moi, dix ‒, nous trouvions toujours sur le seuil un petit attroupement. Nous disions bonjour. On nous posait deux ou trois questions pertinentes, comme : « Alors, bien travaillé, à l’école ? », qui n’attendaient pas de réponse, et la discussion continuait. Dans le métro, la poinçonneuse, qui nous reconnaissait chaque matin, appelait mon frère le « petit poussin », car il portait un anorak jaune. Les wagons luisants étaient verts en seconde classe ; rouges, en première ; les sièges, de bois verni. Les portes, en se refermant pour le départ, claquaient avec fracas. Rue Palestro, les dames, ‒ drôlement vêtues de couleurs voyantes, les robes plutôt courtes, et très décolletées ; des permanentes encombrantes ; le maquillage appuyé ‒, nous suivaient tendrement du regard. Ma grand-mère, toute vertu et principes, nous faisait signe d’au revoir, là-haut, au cinquième étage.
Peut-être est-ce cela, la ville de l’enfance ; on ne peut dire exactement qu’on l’aime, car l’amour implique, entre chacun de nous, de préserver la juste distance, pour le partage et la réciprocité, l’attention et la compréhension. Et nous faisons de notre mieux, non ?
J’aime Rome. Je retrouve chaque été ses intonations et ses couleurs avec un enthousiasme renouvelé. Nous descendons la plupart du temps, venant de Capranica, un peu plus au Nord, à la gare de Roma San Pietro et prenons l’autobus 64, qui va jusqu’à la gare de Termini, au bout de la via Nazionale. Nous descendons au Capitole, ou bien à Sant’Andrea della Valle, à la hauteur du Campo dei Fiori. Ou bien ailleurs. Nous allons parfois jusqu’au Trastevere voir les anges de Cavallini dans l’église Santa Cecilia, ou bien ses mosaïques à Santa Maria, sur la jolie place où nous avons déjeuné une fois au restaurant.
Certes, les lieux, là-bas, nous sont devenus familiers, mais Paris imprègne l’intime (le très intérieur), ainsi que le devenir ‒ une seule et même chose. Paris, en ce qui nous concerne, pour une part, échappe au regard, même si nous passons parfois par les galeries et les salles du Louvre afin de revoir des œuvres qui nous sont chères. L’enfant qui, autrefois, les découvrait pour la première fois, comme une ombre nous accompagne. Paris se confond avec la fine étoffe des rêves et le moelleux feuilleté du temps.
Cette impression d’interpénétration de la subjectivité particulière et de la scène partagée ‒ je n’ai pas évoqué les parfums des cours intérieures, l’été, et ce souffle frais qui s’échappe des portes cochères ouvertes, ou bien l’odeur des tissus fanés dans le vieil appartement, la danse des infimes poussières dans le rayon de soleil du soir, le crépitement de la pluie sur les toits de zinc, et, autrefois encore, le cri du vitrier, qui transportait sur son dos son matériel luisant de reflets changeants ‒, ce sentiment d’osmose doit se retrouver à Pékin, à Wellington, à Montréal (nous y sommes allés la même année qu’à Washington), à Dehli, Calcutta, Buenos Aires, Dakar ou Tokyo. L’épopée personnelle s’amalgame à la pâte de métamorphose des lieux. Le proche et le lointain modulent leurs figures. On aime, dans les films, reconnaître les endroits familiers, autant que ceux que l’on a visités, même si, vus de loin, un site peut aisément se substituer à un autre. Dans le « meilleur de Bollywood », par exemple, au cours des péripéties, ordinaires à ce genre de trame, qui accompagnent la quête de la passion véritable, le premier amour, l’amour fou, vient d’Italie et y retourne. « Mon cœur est déjà pris », dit, traduit, le titre du film, qui dure trois heures. Pendant une heure et demie, on espère apercevoir enfin le Colisée, Saint-Pierre ou la Domus Aurea, ou bien, à défaut, le Dôme de Florence ou la Tour de Pise. Puis, lorsqu’enfin l’héroïne décide d’aller, en Italie, retrouver, coûte que coûte, celui qu’elle aime, on se frotte les yeux en reconnaissant Budapest, le Danube, le château de Buda ainsi que celui, aux multiples styles, de Vajdahunyad, dans le Bois de Ville, non loin des Bains Széchenyi. Les autochtones parlent bien la langue vernaculaire, mais, au lieu de dire grazie molto, ils remercient en disant köszönöm szépen. On se demande, l’espace de quelques minutes, si Budapest ne constitue pas l’étape d’un voyage conduisant en Italie, mais on se rend vite à la raison : Budapest, c’est l’Italie !
Comment, à Bombay, se figurent-ils Paris ? Songeant à cette mégapole, j’imagine un immense tumulte populeux, saturé de tours et de néons, où se côtoient la ville la plus luxueuse et la très grande misère, travail des enfants, trafic d’organes, toutes les variantes de l’esclavage moderne. Je gage que certains habitants de cette grande ville du cinéma auront un jour entendu Count Basie jouer April in Paris, chestnuts in blossom... et Sarah Vaughan le chanter.
Quand j’entends cette mélodie, je vois les marronniers de la place de la Sorbonne, fleurs blanches ou roses, qui, comme d’ordinaire, avaient fleuri en avril 68, avant que la jeunesse, ‒ comme dans le film Paris brûle-t-il ?, mais l’enjeu était bien moindre ‒, ne déchausse les pavés, criant aux barricades. Je vois aussi les grands arbres du square Emile Chautemps, devant la Gaieté lyrique, en face de chez nous, que je longe chaque année depuis bientôt vingt-cinq ans pour descendre au Quartier Latin et remonter à la gare de l’Est, en éprouvant combien cette sensation de l’histoire singulière, incarnée dans le devenir d’un lieu où l’on est soi-même sans visage et sans nom, aiguise le sentiment splendide et troublant, de vivre. La ville est tout une dans chacun de nos regards, mais elle s’éparpille simultanément en une multiplicité de visages, qui paraissent très familiers lorsqu’on revient de voyage. Elle est à la fois constante et volage. La città è mobile, mais pas à la manière de la plume au vent, à la façon, plutôt, des nuages labiles se mêlant aux festons moirés de l’eau, jamais la même, et pourtant elle nous abuse quand elle se donne des airs de cité éternelle. Sous le masque, elle fuit, elle s’esquive, et, subrepticement, nous nous estompons... Mais nous avons Notre-Dame, le Louvre, le guignol, le manège à anneaux et les grandes croisières en voiliers multicolores sur les bassins des Tuileries et du Luxembourg, et le café sous les grands arbres, près du kiosque à musique.

Avril à Paris, marronniers en fleur
Tables de fête sous les arbres
Avril à Paris, voici un sentiment
Qui jamais n’admet nulle reprise.
(Edgar Ypsel ‒Yip ‒ Harburg, 1932.)

Anne Mounic
Chalifert, printemps 2017.


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