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Nouvelles - Anne Mounic
Anne Mounic

Nouvelles

Récits, nouvelles, poèmes – nouvelles

MELANIE ET LES RHODODENDRONS.

J’ai compris en classe de quatrième que les mots avaient une face cachée. J’avais déjà saisi, en sixième, les profondeurs latines de notre univers, mais le grec ajoutait au mystère du double fond l’aventure d’une autre écriture au nouveau souffle des esprits, l’esprit doux et l’esprit rude, en cet alphabet qui s’égrenait de l’alpha à l’oméga. J’appris bien vite que Basile était roi, que Philippe aimait les chevaux, qu’Eugène était bien né et Isidore, le cadeau d’Isis. Les anthropophages mangeaient les hommes que détestait le misanthrope et l’héautontimoroumenos s’infligeait à lui-même de souffrir tandis que l’autocrate, lui, régnait en maître. Et puis de ces mots découlaient toutes ces histoires de vie, de crainte et de mort, ces épitomés de destin qui faisaient rêver la fillette que j’étais à l’amour, à l’existence et l’avenir, comme voyage en mer entre récifs et sirènes, ma vie future comme un autre monde qu’il m’était dès maintenant donné d’imaginer. Je me pris vite d’amitié pour Mélanie la noire qui aimait tant les rhododendrons. Le mot m’avait été jadis offert comme une merveille par ma grand-mère entre ces grands arbustes qui faisaient haie dans son jardin de Puteaux.

- Tu vois, m’avait-elle dit, ce sont des rhododendrons.
Je me souviens qu’elle avait articulé le mot comme s’il se fût agi d’un véritable trésor. Et là, quelques années plus tard, le secret m’en était livré par le sourire de mon professeur de grec, qui avait le privilège de vivre par-delà la conscience de tous les jours en cet au-delà des significations profondes, révélées seulement à quelques initiés. Nous étions ses initiées et son sourire disait assez l’enchantement de ce monde : dendron, l’arbre et rhodon, la rose. Je m’intéressai moins au philodendron, plante sans jardin en nos latitudes, enfermée en des appartements sans souffle et sans esprit, ni doux, ni rude. Nous n’allions plus à la campagne, en ce vrai jardin de rêves en lequel, jusque là, j’avais passé toutes mes grandes vacances et la plupart des petites, depuis que ma grand-mère aux rhododendrons s’était fâchée avec ma mère, définitivement, pour toujours, comme la mort, après des mois et des mois de cris et de grincements de dents. Nous restions dans l’appartement tout l’été. Les rhododendrons affleurèrent en ma mémoire comme les reliques floues d’une vie antérieure. Je ne savais qui avait changé, de moi ou de ma vie, mais Mélanie la noire, elle, savait qu’il existait, noir sur blanc, en toute certitude, des arbres et des roses et que ces caractères dans les livres s’alignaient comme des traces de pas en ce jardin authentifié par tous les mots qu’elles formaient. Il me restait ma grand-mère de Paris, elle qui n’était pas interdite et que j’aimais pourtant comme ... comme j’aurais dû aimer ma mère, ma grand-mère sans rhododendrons, mais dont la bouche me détaillait chaque mot de l’expérience liée à ces images, ces photos passées d’une vie passée, partie, révolue, écoulée. « La vie est ailleurs, » m’apprit aussi le professeur de grec alors que nous étudiions la poésie française. Ou bien était-ce moi qui étais toujours ailleurs, aimant ma grand-mère au lieu de ma mère, me souvenant de rhododendrons qui n’existaient plus pour moi et attendant cette expérience que ma grand-mère de Paris, elle, avait déjà perdue ? Elle perdit bientôt la vie, aussi, et il resta Mélanie, Mélanie du deuil, Mélanie la noire, l’instant d’y croire, aux roses et aux arbres, en dépit de tout ce vide, derrière chaque mot.

Mélanie et les rhododendrons. Charlieu : la Bartavelle, 2000, pp. 7-9.

CÉLESTE

Longue file devant le grand hangar quand nous arrivâmes, et la porte bien fermée, coulissant parfois pour laisser passer un véhicule, à la sortie. Il était déjà quatre heures et demie, au cœur de l’hiver, le soleil dissimulé dans l’autre hémisphère et nos esprits dans la nuit plongés. S’ouvrant quelquefois dans l’immense tôle coulissante, une porte étroite par où venaient à se glisser quelques élus. De temps à autre. Patience.
Nous prîmes place parmi les appelés, ne sachant même pas ce que nous allions finir par trouver, si toutefois nous trouvions quoi que ce fût. L’huis s’ouvrait parfois pour ne laisser passer personne. Pas plus large que le chas d’une aiguille et nous n’étions pas chameaux, va. Un chef en sortait, qui venait inspecter la foule piétinante. Il passait tout le monde en revue.
-Et ça ?
- Non.
- Et là’ ?
- Ouais, ça, c’est bon.
L’envoyé ne mâchait pas ses mots. Certains s’en allaient, à jamais dépités, inscrivant dorénavant au rebut toutes leurs espérances. Les autres rayonnaient d’une foi renouvelée. Le chas de l’aiguille se refermait, hermétique, sur un claquement de tôle. Petit bruit sec de notre infini purgatoire.

Quand vint la pluie, chacun essaya l’auréole.
- Et ça, c’est juste ?
Quelques élus étaient parvenus, déjà, à gagner l’autre côté. Nous nous approchions, à pas menus, du grand hangar. Le chef fit alors planer sur la foule un souffle de désenchantement quand il annonça, se glissant tout au long de la file humide, lentement
- Plus de tuiles faîtières !
- Et celle-ci’ ? demanda, anxieux, un postulant en montrant d’une main timide l’objet de son désir.
- Plus ! Faudra en commander. La semaine prochaine ! Repassez.
- Oh ...
- Et là ?
- Oui, c’est bon.
- Ah !

Chacun, nimbé de tuile ou parapluie, acceptait son destin en une sorte de résignation à la fatalité du Jugement. A six heures du soir, il ne restait plus qu’une dizaine de convives et on ouvrit grand les portes pour protéger de la pluie les derniers appelés avant de les renvoyer sans ménagement en leur disant "Trop tard ! Demain matin, avec le laissez-passer."

À six heures du matin, nuit toujours en ces jours qui suivent les ténèbres du solstice et la renaissance de Noël. Et nous voici de nouveau, les appelés de la veille, à la porte du grand hangar, que nous avons aujourd’hui le droit de traverser sur toute la longueur jusqu’au vrai paradis là-bas, où sont stockées toutes les tuiles, sous les étoiles.
Et nous voici alignés au terme du purgatoire à attendre du magasinier, enfin, l’absolution. Toutefois, de grands élus, en estafettes de chantier, nous passent devant. Ils chargent le royaume céleste à pleines palettes. Que restera-t-il pour nous qui sommes ici damnés

Le jour, péniblement, se lève sous les lourds nuages de notre hiver. La cathédrale de Chartres se dessine sur un camion blanc qui vient de l’Eure et vend des charpentes. Le grand hangar résonne des pas affairés des immenses archanges et du ronronnement de leurs privilèges. Et la camionnette ressort en son vrombissant triomphe.
Et puis, soudain, ô miracle, voici que le magasinier vers nous s’approche, souriant, affable.
- Messieurs dames, à votre service !
- Ah, avouons-nous alors, enthousiastes en notre si grande contrition, Monsieur, nous vous attendions comme le Messie !

Et les voitures d’entrer en procession pour recevoir la manne promise avant de repartir, le conducteur rayonnant, toute faim apaisée, toute soif étanchée. Il cessera de pleuvoir quand toutes les tuiles seront, une à une, convenablement remises en place. C’était écrit là-haut. C’était ce vent maudit qui, comme un beau diable, avait soufflé juste après Noël et tout, dans la chute, avait précipité.

L’Autre Vie. Aguessac : Clapas, 2001, pp. 61-63.


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