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Juillet 2017 - Anne Mounic
Anne Mounic

Juillet 2017

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Anne Mounic, Mouvement soleil. Monotype, 2017.

Voici, pour le mois de juillet, une nouvelle que je retrouve, et que j’inclurai certainement dans le prochain recueil, à paraître en janvier 2018.


Le souffle épique

Il portait une montre obscurcie, cadran terne et jauni et, qui plus est, sans aiguilles. Je m’en aperçus par hasard, regardant sans vraiment regarder, puis attirée par la surface de parchemin de ce cercle teinte de lune. Je cherchai les aiguilles. Déjà, les chiffres se projetaient ici ou là, comme des ombres, irrégulièrement, invisibles ici, là seulement esquissés. Je cherchai les aiguilles, me méfiant de ma propension à imaginer l’insolite, le pire même, comme dans ce film de Bergman, Les fraises sauvages, dans le rêve qui prélude à la mort.
Je cherchai en vain. Les aiguilles n’existaient pas, ou bien elles s’étaient effacées, absorbées par la durée au point où l’esprit vacille, pris de l’ivresse du vertige. L’âme titube de l’immensité des espaces infinis, minuscule idée de l’infini du temps.

Je cherchai alors le visage de l’homme qui portait au poignet cette montre abstentionniste. Il venait d’ailleurs, manifestement, de l’effort et de la peine. Il avait les traits marqués, quelques rides, cheveux et yeux bruns. Il avait erré. Sur son visage, se lisaient les traces de la traversée sans cesse recommencée, toujours inachevée.
Il avait, sa face burinée le disait, parcouru des kilomètres et des kilomètres sur cette terre pour fuir l’injustice, quérir une existence paisible. Il avait navigué sur des mers houleuses, franchi des détroits escarpés et des passes aux roches tremblantes pour défendre sa liberté. C’est la vie qu’il recherchait, simple et dégagée. Sans cesse se demandait où il la trouverait, s’il la trouverait.

Sans cesse se demandait, et finissait par repartir. Plus loin, toujours plus loin. Le paysage se compliquait parfois, quand la vie, subrepticement, se retirait. Embarras administratifs et froncements de sourcils. L’impression, une fois de plus, de déranger. Une fois devient si vite coutume.
- Qu’est-ce qui me justifie sur cette terre ? s’interroge alors l’homme qui a depuis belle lurette égaré toute forme de repère en la durée.

Il porte un vêtement sombre, passe-partout. Personne ne le remarque, car il traverse les foules – c’est sa vocation –, houle des visages, reflux des fronts, marée des soucis et symplégades des regards. C’est sans doute là que se situe le passage le plus ardu, par le flot des pas, le courant des intentions, dans les vastes couloirs infinis qui courent sous la cité. Et sans cesse, il s’interroge : quel sacrifice exigeront-ils ? Quel sacrifice réclameront ces dieux démultipliés, chacun pour soi tapant du talon sur l’asphalte des villes traversées ?
Il s’en souvient : les caprices de Poséidon ne sont que bagatelles à côté des remous de tous ces visages qui de leur empyrée l’observent de biais. Ils se resserrent et s’ingénient à souffler un vent contraire ; assouplissent parfois leurs contraintes et le relèvent de sa misère. Cela ne dure jamais ; cela demeure imprévisible. Par la lame d’autrui, le vieil homme qui en a tant vu, poursuit sa traversée. Véritable héros, il n’a toutefois pas de nom ; il porte un peu de la part divine de l’œil des autres, un peu de la tâche humaine, tout humaine, de soutenir l’épreuve d’ironique indifférence, méfiante, candide, condescendante, parfois cruelle. Monsieur tout le monde. Vous ou moi, tour à tour à l’épreuve et éprouvant, selon cette fatalité qui nous fend de part en part, implorants et implorés.

Mon regard se brouille ou bien est-ce lui déjà qui a disparu dans le mouvement des êtres, indistinct, perdu, fil d’Ariane constamment absorbé dans le souci de chaque journée ? Je regarde l’heure. Je me raccroche au rythme, à la mesure, à l’abri de l’éternité.

2005


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